Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
Abraham Maslow est mondialement connu pour avoir dessiné une pyramide des besoins de l'homme. Pourtant, son originalité n'est pas là. Douglas Mc Gregor l'avait fait avant lui. Son originalité réside dans le fait que le sommet de la pyramide ouvre directement sur le divin. Sur une vie divine, mais néanmoins naturelle, qu'il ne faut confier à aucune Eglise. (cf. L'accomplissement de soi , Eyrolles 2004). Adepte des expériences culminantes (ou expériences paroxystiques) pour aider à faire parvenir l'homme à sa dimension ultime, Maslow annonce les stages de formation mouvementés tels que les séjours chez les Vaudou, les 'opérations survie' dans le désert ou encore le saut à l'élastique.
Né à New York, Maslow est d'abord enseignant à l'université du Wisconsin. De 1947 à 1949 il fait un bref détour dans l'industrie, avant de reprendre sa carrière universitaire à la Brandeis University dans le Massachusetts.

Il existe bien des similitudes entre McGregor et Maslow : même analyse de l'homme par les besoins, même idée d'une progression des besoins, ouvrant une perspective évolutionniste et progressiste. Cette similitude ne signifie d'ailleurs pas que les auteurs aient copié l'un sur l'autre. Comme le note C. Kennedy : "L'optimisme de Maslow quant aux qualités de la nature humaine était de rigueur dans le climat de l'immédiat après guerre" Ces idées imprégnaient déjà l'air qu'on respirait, formaient déjà le substrat des évidences idéologiques ambiantes dont on ne peut que difficilement se démarquer dans les milieux intellectuels américains. Mais il existe quelques différences qui retiendront notre attention.
Maslow revient quelques temps dans l'industrie pour expérimenter, dans une entreprise californienne, la théorie Y de McGregor, qu'il admirait et dont il partageait les idées. Selon les hypothèses de cette théorie, la plupart des gens veulent prendre des responsabilités au travail et sont naturellement matures et autonomes. Mais les expériences ne confirmeront pas ces hypothèses optimistes. Maslow s'aperçoit que même une organisation composée de gens capables et sérieux, doit pouvoir offrir la sécurité d'une structure de direction. Il va même jusqu'à critiquer McGregor qu'il accuse d'inhumanité envers les faibles, qui ne peuvent supporter le poids des responsabilités individuelles. La théorie Y suppose en effet le sujet humain indépendant et fort, capable d'initiative et de pratiquer des choix. A travers la problématique soulevée par Maslow, nous voyons le problème posé encore aujourd'hui dans certaines organisations où les cadres, bien que capables de contribuer aux progrès d'une entreprise, vivent assez mal les systèmes dont le pouvoir est peu défini et dont les structures, par souci d'efficacité économique, demeurent floues, légères et flexibles. Certains s'en accommodent ; d'autres s'y sentent mal à l'aise et préfèrent des structures offrant plus de visibilité. Maslow, lui, conclut que tout le monde ne peut pas accéder au même développement personnel. Sa pyramide n'est pas seulement une hiérarchie de besoins, mais une hiérarchie humaine, chaque étage de besoin attestant un stade de développement.
La "hiérarchie des besoins" établie par la pyramide, fait ressortir la supériorité des besoins psychologiques individuels sur les besoins sociaux. Le développement s'oriente
totalement vers l'individu. Or, on sait que Maslow pensait qu'aucun désir n'est absolu. Dès que l'un d'eux est satisfait, par le fait même qu'il est satisfait, il décroît en importance. Ce qui
veut dire que, pour Maslow, la dimension sociale, nécessaire à un certain moment de l'histoire individuelle, (et peut être de l'histoire humaine) cesse d'être importante et doit céder le pas à la
dimension individuelle, devant l'émergence des besoins de l'ego. Cette hiérarchie, plaçant l'individu au-dessus de la société, est une reprise de l'individualisme caractéristique du libéralisme
qui ne fait jamais bon ménage avec les institutions. Cette position de principe explique le germe contestataire de toute la pensée libérale. La société n'est conçue utile que dans la mesure où
l'individu y trouve son intérêt. Elle est contraignante et contestée comme telle dès qu'elle ne le sert plus. La mentalité libérale ignore le bien commun.
Maslow n'abandonne pas pour autant la théorie Y : il la réserve seulement aux caractères plus "forts", capables d'une grande autonomie. La pensée de Maslow s'oriente ainsi vers un système élitiste, qui explique le schéma pyramidal. Tous les hommes sont concernés par les besoins de survie (faim, soif, etc.) Ils sont pour cette raison à la base de la pyramide, alors que les besoins de réalisations de soi concernent moins d'individus. Ils se trouvent en conséquence au sommet de la pyramide Mais n'est-il pas étonnant que relativement peu de gens soient concernés par la réalisation de soi ? Pour quelles raisons tout le monde ne se trouve-t-il pas concerné ? En quoi consiste exactement ce besoin d'accomplissement, de réalisation de soi ?
Il s'agit là d'expériences de plénitudes.
Laissons parler le père Jean Vernette, Délégué de l'épiscopat pour les questions concernant les sectes. Il écrit dans Le nouvel âge
"Les expériences de plénitudes ou expériences culminantes (peak-experiences) semblent ouvrir sur la réalité transcendante qui fait l'unité du monde par delà la diversité des apparences. A l'origine de l'intérêt qu'elles ont suscité, la recherche ouverte par le psychologue américain Abraham Maslow, en 1956, sur les émotions intenses ayant bouleversé la vie de quelqu'un en donnant un sens nouveau à son existence. Il se demande s'il n'y aurait pas quelque chose de divin dans ces moments privilégiés. Il interroge alors nombre de personnalités bien typiques pour leur réussite heureuse en divers domaines de l'existence – succès sportifs, réalisations artistiques, émotions "océaniques", discours amoureux -, essayant de déceler les peak-experiences, les moments de plénitudes ayant inspiré à certains moments et jalonné leur vie. Et après étude approfondie, il est amené à conclure que ces hauts moments d'accomplissement recèlent un grand nombre de connotations religieuses.
L'expérience culminante est éprouvée en fait comme un absolu qui structure et réorganise par la suite toute l'existence (comme le fait la rencontre d'un grand amour). Elle est reçue comme un don d'en haut, gratuitement octroyé (on parle de l'inspiration poétique comme de la visite d'une muse ou d'un ange) Elle fait naître paix, sérénité, accueil de l'autre (comme un "état de grâce"). Elle engendre le vif sentiment que l'univers entier est un tout intégré, unifié, (comme une vision cosmique transcendante). N'est-ce pas, se demande-t-il, du religieux à l'état originel".
Retenons que les personnalités interrogées par Maslow devaient offrir, pour être crédibles, l'exemple d'un succès indiscutable dans un domaine ou dans l'autre. Les analyses se concentraient donc sur le succès. Qui ne serait pas intéressé par l'analyse du succès menée par un universitaire connu ? Va-t-on arriver à poser les bases d'une science du succès ? L'intérêt suscité par les théories de Maslow dans le monde des entreprises s'explique dès lors assez facilement.
Les expériences de
stages de survie, le saut à l'élastique, les voyages chez les vaudous réservés aux cadres de grandes firmes mondiales sont des variantes de la même croyance aux "expériences culminantes". Les
directions des multinationales, ne sachant plus à quels saints se vouer, en sont venues à vouloir faire de leurs principaux cadres des demi-dieux.
Maslow contredit gravement la doctrine catholique. L'idée que l'homme, en progressant, devient plus homme et atteint sa dimension véritable en quittant la dimension sociale pour accéder à la dimension de l'individu, introduit une hiérarchie société / individu où ce dernier l'emporte sur la société. Or, l'individu, par rapport à la société est comme la partie par rapport au tout. La partie ne peut jamais l'emporter sur le tout.
Par ailleurs, il n'est pas vrai que l'homme accède au divin par des expériences culminantes (ou expériences paroxystiques). C'est uniquement par la grâce que l'homme accède au surnaturel. Encore faut-il se rappeler que la grâce n'est pas sensible. La grâce ne supprime pas la nature et ne soustrait pas l'homme à sa condition.
Hugo Clementi
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