Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
Nous avons reçu cet été un commentaire de notre article consacré à Abraham Maslow . Nous remercions son auteur à deux titres au moins. Premièrement, le commentaire est bienveillant, alors qu’à l’évidence ce lecteur n’est pas en accord avec nous ; deuxièmement les remarques qui sont faites nous permettent de voir ce qui, dans notre rédaction rapide, a été omis, mais devait être dit pour mieux convaincre.
Notre lecteur nous fait quatre remarques que nous jugeons utile de reprendre ;
1.« Tout d’abord, la pyramide que vous invoquez n’existe pas ; c’est une reconstitution posthume par des commentateurs peu scrupuleux » ;
2.« De plus, je n’ai pas trouvé trace dans ses œuvres de l’élitisme que vous lui reprochez »
3.« En dépit de quelques passages parfois un peu ambigus, la conception qu’il a du psychisme est à l’opposé de tout individualisme. Au contraire, il intègre pleinement la dimension sociale de l’existence humaine. C’est même là une originalité forte chez un psychologue. »
4."Les ‘’peak experiences’’, telles que vous les définissez, n’ont rien à voir avec ce dont parle Maslow ni avec les exemples qu’il en donne. Certes, Maslow s’inscrit dans l’idée d’une religion naturelle (précisément, il se rapproche du taoïsme), mais son étude des expériences mystiques sur le plan psychologique reste pleinement pertinente, d’autant plus qu’elle reste respectueuse du contenu de ces expériences »
1. Une erreur pyramidale ?
Ce
premier point, savoir si oui ou non il y a pyramide, ne
comporte qu’un enjeu pédagogique. Il est clair que notre lecteur a lu et apprécié Maslow. Il s’en tient au texte, qui, en effet, ne mentionne aucune pyramide. Dès lors, pourquoi avons-nous
parlé de pyramide ? C’est que, fidèle à nos principes, nous examinons les auteurs non seulement dans les textes, mais aussi dans leur contexte d’origine. Nous examinons également les effets
qu’ils produisent postérieurement et qu’on peut constater. C’est une question de méthode. S’en tenir au texte d’un auteur serait sans signification.
Les auteurs ou commentateurs parlant de pyramide de Maslow sont tous pédagogues, universitaires formateurs, conseils en entreprise ou psychologues. Il est exact que Maslow ne parle que de hiérarchie de besoins. D’où vient donc la pyramide ? D’un mode de présentation plus parlant, plus commode, plus pédagogique. Parler de « commentateurs peu scrupuleux » jette une ombre sur l’honnêteté intellectuelle de centaines d’universitaires, spécialistes de Maslow, dont on ne peut mettre en doute les connaissances. Ainsi les universitaires de Salisbury University, qui produisent une étude sur le mouvement humaniste (la fameuse troisième force en psychologie) n‘hésitent pas à dessiner une pyramide bariolée intitulée Maslow’s hierarchy of needs (Hiérarchie des besoins selon Maslow) Ainsi le Docteur C. George Boeree (Shippensburg University) représente une superbe pyramide de cinq étages et parle de cette famous hierarchy of needs (célèbre hiérarchie des besoins) . Citons encore les Instituts Alfred Adler de San Francisco et Northwestern Washington, etc. On ne peut tout citer, il sont des centaines, voire des milliers.
Traiter de « peu scrupuleux » tant de monde nous paraît léger. On n’explique pas une telle unanimité par la fraude de commentateurs véreux. En fait, la forme pyramidale est rationnelle, adaptée à l’exposé de la théorie. Elle permet de représenter ce que dit Maslow, à savoir : si les besoins physiques sont ressentis de tous, il n’en est pas de même des besoins d’actualisation de soi. Dans son écrit fondateur de 1943 Maslow écrit : ‘‘Nous ne savons que peu de chose au sujet de l’actualisation de soi, tant expérimentalement que médicalement, car, ’dans notre société, les personnes fondamentalement satisfaites font exception’’, . La forme large du bas de la pyramide s’élevant vers un sommet étroit représente le nombre de personnes concernées qui s’amenuise à mesure que les besoins deviennent supérieurs, ou évolués. Ce qui nous mène à la notion d’élitisme.
2. Les traces d’élitisme : hiérarchie des êtres humains contre hiérarchie sociale
Tous les auteurs ayant repris une quelconque théorie des besoins de l’homme, assignent à ces besoins une valeur ontologique. Ils représentent la croissance de l’être humain (human growth). Les besoins expriment ce développement, cette croissance. Il s’ensuit que la pyramide traduit bien une hiérarchie d’êtres , une hiérarchie marquée par divers degrés de santé mentale et physique.
Les choses ont été exposées sans ambages par Maslow. En effet, lorsqu’il parle des expériences paroxystiques, que faut-il comprendre, sinon qu’elles attestent un état supérieur ? « Qu’est-ce qui empêche, nous dit –il, cette connaissance d’être réalisée ? Toutes les forces qui, de manières générales, nous diminuent, nous altèrent ou nous font régresser : l’ignorance, la douleur, la maladie, la peur, « l’oubli », la dissociation, la réduction au concret, la neurasthénie, etc. Ne pas connaître d’expériences religieuses premières s’apparente ainsi à un état « inférieur », moindre, un état dans lequel nous ne fonctionnons pas « à plein », pas à notre meilleur, dans lequel nous ne sommes pas pleinement humains, pas suffisamment unifiés. » Affirmation dangereuse s’il en est. Si les malades, les malheureux ne sont pas pleinement humain, que va-t-on en faire ? Nous avons chaque année, depuis 30 ans, quelque 220 000 avortements en France parce qu’on nous serine que l’embryon humain n’est pas pleinement humain. Trouver des degrés dans l’humanité d’un homme est simplement une perversion radicale de l’intelligence qui détruit toute base morale personnelle. Les essences (les natures) ne peuvent comporter de degrés. L'homme malade est tout à fait homme. De même l'homme en bonne santé. Le vrai est que l'homme, de par sa nature, peut être ou malade ou bien portant. Les accidents, qualités changeantes, ne peuvent servir à imaginer des pseudo "dégrés".
Il existe chez Maslow une relation entre la hiérarchie des besoins et une hiérarchie des êtres. Nous ne sommes pas les seuls à le voir. L’allure nietzschéenne de cette pensée a également frappé Frederick Mann qui écrit dans New Country Report « Après avoir lu et Maslow et Nietzsche, j’en suis arrivé à la conclusion que Maslow avait tiré la notion d’accomplissement de soi de la figure nietzschéenne du surhomme. La hiérarchie des besoins de Maslow est démarquée du livre de Nietzsche : La volonté de puissance. »
Citons également Michel Lacroix : « Le souci de Maslow fut de découvrir non pas le mécanisme des névroses, mais le secret des hommes exceptionnels. Avec lui, on est sur les cimes… respirant l’air de ce que Nietzsche appelait la « grande santé », où se devine la silhouette du « surhomme ».
3. Le personnalisme de Maslow
La pensée élitiste de Maslow ne fait aucun doute. Mais cette pensée est d’abord personnaliste. C’est pourquoi la société est censée se tenir au service de la personne, au service de son développement, et non l’inverse. D’où cette affirmation caractéristique de tous les personnalismes : “La société parfaite est celle où la possibilité de la réalisation de soi serait offerte à tous les individus.” Le bien commun est ignoré. Saint Thomas définit ainsi la société : “societas est ordinatio hominum ad aliquid unum communiter agendum.” (La société consiste en ce que les hommes s’ordonnent à quelque chose à réaliser en commun.) Qui va s’ordonner à une œuvre commune si tous attendent « la réalisation de soi », sachant que chacun a des attentes, des goûts, des projets différents ? Le personnalisme maslowien détruit les bases de la morale sociale fondée sur le bien commun.
Comme la plupart des personnalistes, qui mettent l’accent sur le caractère relationnel de l’homme, Maslow pensera ne pas pouvoir être assimilé à un individualiste. Il ne le sera pas, en effet, eu égard à son orientation transpersonnelle, à sa vision holiste, à sa tendance à vouloir communiquer, voire être en communion avec la nature entière. Mais dans son rapport avec la société, et singulièrement avec les hiérarchies sociales, il argumente comme un individualiste. Témoin, cette citation tirée de Vers une psychologie de l’être : « Un étudiant réellement intelligent, curieux et passionné, ayant l’esprit pénétrant du chercheur, surtout s’il se montre plus brillant que son maître, sera trop souvent perçu comme quelqu’un d’avisé qui représente un danger pour la discipline, un défi lancé à l’autorité de son professeur. » L’individu met la hiérarchie sociale en question. Dès lors, comment attendre de lui les sentiments de reconnaissance et de respect qu’une personne intelligente éprouvera, en toute justice, en comprenant et mesurant ce qu’elle doit à la société et à ses institutions ? Ajoutons que l'élitisme de Maslow passe inaperçu aux yeux de certains, pour la simple raison qu'il s'incrit contre la hiérarchie sociale.
« Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » (Saint Mathieu, V- 6)
Quant aux conceptions qui discernent des «
degrés » dans l’humanité des êtres humains, elles s’opposent à l’enseignement chrétien pour lequel le pauvre, le malade, l’infirme, le malheureux sont revêtus d’une dignité qu’ils tirent de la
valeur rédemptrice de la souffrance . « Si nous connaissions, disait saint Vincent de Paul, le trésor précieux qui se trouve dans les maladies, nous les
recevrions avec autant de joie que les plus grands bienfaits »
En d’autres termes, on peut dire ceci : La santé ou la maladie ne sont que des accidents changeants de la même nature humaine qui reste toujours ordonnée au Dieu transcendant, Créateur et Sauveur de sa créature. A ce titre, le boiteux ou le borgne a la même nature humaine que le Président Abraham Lincoln , et ce, même s’il ne connaît pas d’expérience paroxystiques religieuse. Mais leur dignité devant Dieu est grande, de par leur conformité au Christ souffrant.
4. Les peak experiences
Loin de ces considérations, Maslow s’est concentré sur les expériences de succès, d’estime, de réalisation de soi, qu’on expérimente dans des expériences paroxystique,( Peak experiences)
Qu’est-ce que l’expérience paroxystique ? C’est se prendre pour Dieu, en toute modestie .
« Lors des expériences paroxystiques, dit Maslow, plus qu’en d'autres occasions, la personne sent qu’elle est le centre actif responsable, l’origine de ses activités et de ses perceptions.
Elle se sent davantage fonctionner comme un moteur premier, autodéterminé (plutôt que causé, déterminé, sans énergie, dépendant, passif, faible, actionné). Elle est son propre patron, pleinement
responsable, pleinement volontaire, avec plus de « libre arbitre » qu’en d’autres occasions. Elle est maître, acteur de son destin ».
Le sujet humain, qu’il ne faut pas nier, est sujet et responsable de ses actes. Il est libre et responsable, c’est vrai, mais responsable devant sa conscience et devant Dieu. La loi morale et sa destinée lui préexistent.
La conception de l’homme indépendant, à l’origine de lui-même, auteur de sa propre loi et de son propre fondement est une dérive existentialiste. C’ est une contrefaçon, un mensonge qui ne peut
apporter que déception. L’homme - moteur premier- est une fanfaronnade qui veut singer Dieu. L’homme, maître de lui comme de l’univers n’existe pas. Mais croire qu’il peut exister coupe du Dieu
véritable, du Dieu de la Bible. C’est ce dont nous avertissait Pie XII :
« La contrefaçon des desseins de Dieu s’est opérée à la racine même, en déformant la divine image de l’homme. A sa véritable figure de créature, ayant origine et destin en Dieu, a été
substitué le faux portrait d’un homme autonome dans sa conscience, législateur incontrôlable de lui-même, irresponsable envers ses semblables et envers le groupe social, sans autre destin hors de
la terre, sans autre loi que celle du fait accompli et de l’assouvissement indiscipliné de ses désirs. »
Dans un prochain article, nous traiterons du contexte dans lequel Maslow s’est inscrit.
Hugo Clementi
Lire aussi notre premier artcile :
Maslow, un étrange personnaliste antichrétien.
http://www.icres.org/article-4507967.html
Ces auteurs se trouvent facilement sur Internet.
A Theory of Human Motivation Psychological Revue N° 50 (1943) :”Since, in our society, basically satisfied people are the exception, we do not know much about self-actualization, either experimentally or clinically.” Notre traduction est équivalente à celle donnée dans L’accomplissement de soi, Eyrolles 2004.
Maslow écrit également: Man is a perpetually wanting animal (l’homme est un animal qui ne cesse de désirer). Ce qui veut dire : L’homme est un être de besoins.
même si cette hiérarchie vient souvent à s’opposer à la hiérarchie sociale.
Abraham Maslow, L’accomplissement de soi, Eyrolles, 2004, p.99.
Souligné par nous. Affirmation grave, qui dénie le statut d’être pleinement humain aux malades, aux infirmes, aux caractères neurasthéniques. Il s’agit tout simplement conceptions eugénistes de l’existence qui nous branchent directement sur Nietzsche.
Frederick Mann se présente comme un combattant de la liberté qui oppose l’homme aux structures sociales politiques. Auteur que nous nous permettons de trouver un peu confus