Présentation des groupes de rencontre
Il n’est pas dans notre intention
de donner ici une présentation complète de la théorie et de l’oeuvre de Carl Rogers (1902-1987). Contentons-nous d’indiquer son prestige en tant qu’universitaire reconnu, Par son
livre Le développement de la personne, (1961) il s’était acquis une certaine célébrité car ses théories allaient dans le sens de l’esprit de
l’époque. L’air était à l’optimisme et à la liberté. Le monde était divisé en deux : d’un côté les pessimistes, partisans de structures sociales fortes et autoritaires, voire totalitaires, afin de contraindre les individus, considérés comme des êtres de mauvaises volontés ; d’un autre côté, les optimistes,
croyant en l’homme, en ses ressources et en sa dignité, partisans de liberté et de démocratie. La psychologie rejoignait ici les conceptions sociopolitiques.
Carl Rogers était un optimiste. Il pensait que l’homme possédait en lui les forces et les moyens de se développer et que ce développement était le bien. Le Dr C. George Boeree indique à propos de
Rogers : « Toute sa théorie est fondée sur une simple « force de vie » qu’il appelle ‘’tendance actualisante’’. Laquelle peut se définir comme une motivation inhérente à
chaque forme de vie, qui cherche à en réaliser le plus largement possible toutes les potentialités » . La tendance actualisante
est l’effort même de la vie . C’est ce que Rogers suggère comme étant le bien qui est en nous et ne demande qu’à s’actualiser. Il y a donc, dans la pensée de
Rogers, plutôt qu’un finalisme , une tendance à l’actualisation qui est le bien . Cette tendance est naturelle, elle
préexiste à la pensée, à l’apprentissage social, à l’éducation familiale. Pour donner libre champ à ces forces qui nous poussent vers notre accomplissement, il faut rechercher en nous-même notre
authenticité.
Toute sa vision du monde repose sur la même conviction. George Boeree précise : « L’algue et le champignon
figurent parmi les premiers exemples (que Rogers prenait pour illustrer sa théorie), Quand on y pense, n’y a-t-il pas de quoi être stupéfié par ces herbes qui arrivent à pousser sur les trottoirs
ou par le spectacle de jeunes pousses d’arbres faisant éclater la roche, ou encore devant ces animaux capables de survivre dans le désert ou dans le grand froid des pays du nord ?
»
L’idée centrale de Rogers est donc que l’homme ne doit pas être détourné de sa force de vie, de son propre bien, c'est-à-dire de son propre moi. On ne peut décider pour lui. Chacun peut et doit
trouver les réponses aux questions qu’il se pose sur son comportement et sur la vie. C’est pourquoi Rogers ne croyait qu’en la non directivité. La discipline, la coercition, sont des moyens qui
conduisent les hommes là où on veut qu’ils aillent, mais non là où ils iraient d’eux-mêmes.
Rogers ne cesse de dire que nous devons nous fier à nos propres sentiments, à nos propres désirs, à nos élans. Ils traduisent et attestent cette force de vie qui nous pousse et cherche à
s’actualiser. Ce que nous devons faire pour nous-mêmes, nous devons l’accepter aussi des autres. Nous devons respecter leurs manières d’être, leurs orientations, leurs désirs, qui sont leur force
de vie. C’est pourquoi les groupes de formation que Rogers proposaient s’appelaient ‘groupes de rencontre’ car on était censé y
rencontrer véritablement autrui, dans sa vérité, dans son élan vital d’origine. Ils s’appelaient aussi ‘entraînement de
la sensibilité’ (sensitivity training) : l’objectif étant d’affiner notre sensibilité, d’améliorer notre perception de la force de vie qui agit en nous, de prendre conscience en
nous-mêmes des transformations qu’elle opère mystérieusement.
Comment retrouver son authenticité ? Comment retrouver l’expression de cette force de vie ? Les groupes de rencontre y pourvoient. Rogers les décrit comme
un mélange « d’inspirations provenant à la fois de Kurt Lewin et de Gestalt-théorie d’une part, et de la thérapie centrée sur le patient d’autre part. » . Les groupes sont relativement peu structurés. "Il y règne un climat offrant de liberté maximale à l’expression
personnelle, à l’exploration des sentiments, et à la communication interpersonnelle. L’accent est mis sur les interactions entre les membres du groupe, dans une atmosphère qui engage chacun à
laisser tomber ses propres défenses et ses masques afin de pouvoir de façon ouverte et sans détours exprimer aux autres membres du groupe l’expérience fondamentale de sa rencontre avec
l’autre"
Etrange tableau, propre à séduire plus d’un. Mais la séduction n’était pas sans danger. En 1969, (quelque deux ans après son expérience chez les Sœurs du Cœur
Immaculé de Marie) Rogers écrira : « Dans les ateliers intensifs mixtes, positifs et chaleureux des sentiments affectueux se développent fréquemment entre les membres du groupe et,
assez naturellement, ces sentiments peuvent apparaître entre hommes et femmes. Inévitablement, certains de ces sentiments ont une composante sexuelle et ceci peut être un souci
majeur pour les participants et ... une menace profonde pour leurs conjoints » .
Réaction chimique de « l’ingrédient rogersien » sur les Sœurs du Cœur Immaculé de Marie.
Comment la philosophie de Carl Rogers va-t-elle agir en milieu catholique ? Est-elle compatible avec ce milieu ? A quoi va-t-on voir quelle ne l’est
pas ? Va-t-elle être rejetée par les sœurs ? Ou bien va-t-elle être acceptée ? Avec quelles conséquences ? Laissons le Dr William Coulson répondre à toutes ses
questions.
Le Dr. William Coulson est catholique. Fin des années 50, il entre à l’Université Notre Dame. Il présente un doctorat de philosophie portant sur le psychologue
américain Carl Rogers. Il s’associe à Rogers dans les années soixante pour mener une étude sur ‘la psychothérapie non directive pour gens normaux’.
« Nous avons trouvé les Sœurs du Cœur Immaculé de Marie (…) Ce fut un désastre. » nous dit W. Coulson. « Au début de notre intervention, elles étaient environ
560 religieuses. Moins d’un an après, 300 demandaient à Rome de les relever de leur vœux. Elles refusaient de se soumettre à une autorité autre que celle qu’exerçait sur elles leur propre
moi. » [13
Ajoutons quelques précisions utiles aux propos de W. Coulson. Les sœurs en questions n’en étaient pas à leur première expérience. Début des années soixante, sœur Aloyse, supérieure de la
congrégation, avait introduit un prêtre psychologue hollandais, Adrian van Kaam lors d’une retraite durant laquelle ‘toutes les règles de la communauté furent suspendues’. Les résultats de
ces innovations étaient prévisibles : après avoir permis aux psychologues d’intervenir chez elles, les sœurs prirent conscience ‘de la dictature qu’exerçaient les supérieures et, en
contrepartie, combien les sœurs se trouvaient dépendantes, soumises et désarmées lorsqu’il s’agissait pour elles de travailler avec le monde extérieur.
Comment cela a-t-il été possible ? Coulson insiste sur l’idée d’autonomie et d’authenticité que Rogers promouvait. En conséquence, « si vous faites votre
introspection et que vous trouvez le credo, par exemple, il se peut qu’on vous dise : ‘‘Oh, vous n’êtes que le petit garçon à sa maman, n’est-ce pas? Vous refaites simplement ce qu’on vous a
appris à faire. Ce que je veux entendre, c’est ce qui sort de votre moi réel’’ ». A ce compte, personne ne peut invoquer une référence externe. Le
piège se referme sur l’individu qui reste enfermé dans sa propre subjectivité. Or, la subjectivité n’a jamais suffit à donner la notion de vérité.
Cette mise à nu de la personnalité, cette destruction de toute référence, laisse l’individu sans aucun critère de discernement. Cette libération est en fait une nuit de l’esprit. Mais cela ne
suffisait pas. L’autre élément corrosif est l’éveil de la sensibilité. Il serait plus exact de parler de sensualité. Michael Jones est plus précis « Dans leur enthousiasme pour les
groupes de rencontre de Rogers, les soeurs les plus anciennes semblent ne pas s'être rendu compte que des étudiantes comme Jeanne Cordova trouvaient cette expérience plus ahurissante que
vivifiante. « Plusieurs fois, » écrit une des compagnes de Cordova, « j'ai entendu dire que les enseignantes s’étaient sentis forcées… à dire des choses quelles ne voulaient pas
dire. Pour ma part je me sens très mal à mon aise, enfermée avec des personnes qui craquent et disent des choses que, selon moi, je ne devrais pas entendre. Cela crée un
certain malaise qui entrave les relations beaucoup plus qu’il ne les aide. (…)
Au nom de l’ouverture, l'ascèse religieuse disparut de la vie de couvent. Cordova cessa d'aller à la messe de 6:30 h
le matin . parce que les soeurs « n'y étaient plus tenues ». Alors que la pratique religieuse disparaissait de leur vie, les sœurs se tournèrent les
unes vers les autres pour chercher un appui. Des amitiés particulières se firent jour, et dans l'atmosphère de l’époque, certaines de ces amitiés tournèrent inévitablement à la sexualité. Ceci,
naturellement, signifiait que la vie du couvent était devenue abjecte et anarchique (…)
Michael Jones cite Cordova : « J’en ai vu un bon nombre négliger les offices, un bon nombre nouer des amitiés particulières. J’ai noté
l’existence d’une sous culture du vivre en groupe et hors du groupe. J’ai vu ce qu’elles étaient, ce qu’elles faisaient et comment l’on pouvait toujours tirer son épingle du jeu. Aux yeux de la
postulante que j’étais, isolée dans ce monde de misère et sans amies, c'était absurde et outrageant. J’y ai perdu mon amour pour Jésus et pour l’Institut du Cœur immaculé de Marie. On avait trahi
mon innocence ; on s’en était amusé. Je m’enfonçais dans le marécage des rêves brisés… Je n’avais jamais rien voulu d’autre qu’être religieuse. Maintenant je l’étais, mais c’était l’enfer. (Curb and Manahan, p. 13). D’où ce cri de révolte de l’âme en perdition :
« J'ai fait servir ma colère à l'amour pour des homosexuels qui sont un peuple opprimé. Mon amertume exige des gens qu’ils bougent et acceptent nos droits. J'ai appris que ma colère
pouvait me porter là où d'autres n’osent pas aller et que le scandale convient à une quelconque Puissance Supérieure qui nous donne la justice, ou dans l’égarement, la colère pour nous
protéger » (Curb and Manahan p. 14)
Le résultat fut semblable dans les autres ordres religieux où Coulson et Rogers sont intervenus. Coulson cite une lettre d’un jeune jésuite sur le point d’être
ordonné, qui sortait d’une de leur session : « Cela semblait être une splendide naissance à une existence nouvelle. C’était comme si tant de choses que j’estimais en paroles
m’étaient devenues véritables en fait. Il est extrêmement difficile de décrire l’expérience. Je n’avais pas saisi combien j’étais inconscient de mes sentiments les plus profonds, ni combien ils
pouvaient être précieux pour autrui.
C’est seulement quand je commençai à exprimer ce qui se levait quelque part, au plus profond de moi et quand je vis des larmes aux yeux des autres membres
du groupe – car ce que j’exprimais était tellement vrai pour eux aussi – c’est donc seulement là que j’ai commencé à sentir que j’étais réellement membre à part entière de la race humaine. Jamais, de toute ma vie, avant cette expérience de groupe, je ne m’étais expérimenté moi-même aussi intensément. Avoir ce moi ainsi ratifié et aimé par le groupe,
lequel à ce moment était sensible et réagissait à l’expression de mon conditionnement, ce fut alors pour moi comme si je recevais un
cadeau… »
Les groupes de rencontre se proposaient de ‘libérer’ les participants de leurs inhibitions, de faire ‘tomber les masques’ de briser les tabous. Ce qui
arriva.
La Foi n’y a pas résisté. Non que la Foi ait besoin de tabous et de masques, mais le groupe de rencontre détruisait d’abord le discernement, activité propre à
l’intelligence :
1. en faisant prendre pour référence suprême cette force de vie évolutive qui confond le sujet humain avec le devenir, ce qui revient à postuler un verbe (devenir)
sans sujet. En fait de nouveauté, le débat remonte au moins au vieil Héraclite.
2. en détruisant la hiérarchie de l’esprit humain, dans la mesure où l’on place au même plan le sentiment, la pulsion sexuelle, et l’intelligence.
3. en humiliant injustement l’esprit humain, par l’imposition d’un dogme nouveau réputant non sincère et suspecte de psittacisme toute référence à l’appris, toute
prétention à l’objectivité.
4. en détruisant la morale dans la mesure où le sujet humain n’a plus de discernement, ni la possibilité de connaître les choses objectivement, ni la possibilité d’affirmer l’objectivité du bien
ou du mal.
A ce traitement, l’esprit humain se transforme en bouillie pour les chats. Or, la grâce de la Foi est faite pour la nature humaine. S’il n’y a plus d’homme, il n’y a plus rien à sauver. La Foi
disparaît.W. Coulson regretta publiquement son activité destructrice, se sépara de Rogers et dénonça les dangers de cette théorie. Quant à Rogers lui–même, lorsqu’il fut l’objet de critiques, il
cria au complot d’extrême droite[19].
Article publié par Culture
War Magazine, dont E. Michael Jones est lui-même l’éditeur.
Il s’agit d’un extrait de son livre Libido Dominandi :
Sexual Liberation and
Political Control (South Bend : St Augustine’s Press
(1999), distribué par Fidelity Press. La différence entre ces deux articles, c’est que le premier se cantonne à l’histoire de l’intervention des rogersiens chez les Sœurs du Cœur Immaculé et
enregistre les aveux et le repentir du Docteur Coulson. Le second article, celui de Michael Jones, met davantage les points sur les i. Il cite abondamment les écrits des sœurs qui ont déserté
leur maison religieuse. Il cite des textes de Carl Rogers qui attestent qu’il ne regrettait rien et qu’il poursuivait un but politique alors que, de l’avis de W. Coulson, le maître psychologue
américain regrettait son intervention chez les sœurs. Enfin, il établit le lien entre Kurt Lewin, Eric Trist, Douglas Mc Gregor, Robert Blake, Abraham Maslow, Carl
Rogers et d’autres. La manipulation psychologique, initialisée dans les officines psychologiques militaires anglo-saxonnes apparaît grandeur nature. Article intéressant, digne d’attirer
l’attention de chercheurs impartiaux et surtout courageux.
. Article de C. George Boeree :
Personality theories Carl Rogers. Cf. : www.ship.edu/~cgboeree/rogers.html -Les traductions
des citations sont de Michel Tougne
Conception similaire à celle de Bergson qui
parlait de jaillissement, d’élan vital, d’évolution créatrice.
L’ambiguïté de la théorie vient de ce que Rogers
ne dit pas ce qu’il faut actualiser. C’est nous-même, notre propre nature, nos propres forces. Le bien doit en résulter invariablement. Rogers fait redescendre l’homme au stade de
l’animal qui, lui, est conduit par son instinct vers le bien. En réalité, l’homme et conduit par la raison. Ce qui n’est pas la même chose.
Boeree, Idem
Les antropologismes abondent dans la littérature de
Carl Rogers.
La rencontre de l’autre est un concept central du
personnalisme. L’homme est un être relationnel qui prend conscience de lui-même dans la rencontre avec l’autre qui est différent.
‘‘Client centered therapy’’ Nous traduisons client
par ‘patient’, plus conforme aux moeurs françaises.
On ne comprend la théorie et le rôle de Rogers
qu’en faisant référence à Kurt Lewin, à Abraham Maslow, cofondateur avec Rogers du mouvement de psychologie humaniste, et à Fritz Perls, fondateur de la Gestalt-théorie et de son Kibboutz à
Esalen. Nous en parlerons une autre fois.
Cf. article de Michael Jones,
déjà référencé : “In mixed intensive workshops
positive and warm, loving feelings frequently develop between members of the encounter group and, naturally enough, these feelings sometimes occur between men and women. Inevitably, some of these
feelings have a sexual component and this can be a matter of great concern to the participants and ... a profound threat to their spouses”. Les traductions des citations sont de Michel Tougne
Cf. article :The story of a repentant
psychologist, déjà référencé.
Cette longue citation est en fait un document
permettant d’étudier l’expérience, maintes fois répétée, qu’on trouve à la base du personnalisme : naissance à une existence nouvelle, membre à part entière de la race humaine. La
rencontre permet d’accéder à la qualité d’homme. Thèse dangereuse s’il en est : quid de l’enfant à naître ?
Le « conditionnement » dont il
s’agit, c’est la doctrine catholique, c’est l’éducation qu’il a reçue, c’est ce que sa famille, ses parents et la société lui ont donné. Pour Rogers, une preuve d’authenticité est donnée
lorsque l’on va contre tout ce à quoi on a été éduqué.
Il y a encore beaucoup à dire. Le lecteur voit bien que nous terminons cet article un peu trop rapidement. Nous nous proposons d’aller plus loin une autre fois.