Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
L’IMPACT DE LA CYBERNETIQUE
Ce qui pervertit le management participatif, c’est l’arrière plan technocratique. C’est la croyance dans la possible modélisation de tous les comportements humains, y compris les comportements libres. C’est l’idée néfaste que le sujet humain peut se ramener à un objet. Le modèle de Hersey et Blanchard se rattache évidemment à la lignée des théoriciens qui ont estimé, depuis Blake et Mouton, qu’il était utile de recenser les divers types de managements. Mais leur pensée s’insère plus particulièrement dans le contexte de la direction par objectifs (DPO) . Cette direction suppose les hommes intelligents et capables de prendre des responsabilités de manière autonome. Est-ce la fin des tâtonnements, des hésitations, des erreurs sur la nature humaine ? Hélas, non ! L’arrière plan reste technocratique. La trilogie Performance - Autonomie - Responsabilité est loin d’être sans problèmes. Les dérives s’expliquent en grande partie par le contexte d’émergence de la direction par objectifs. Cette méthode de direction s’enracine dans le courant « sociotechnique » dont les initiateurs sont d’éminents représentants du développement de la pensée cybernétique.
En fait, l’organisation par objectifs a été formalisée par la pensée cybernétique du Tavistock Institute of Human Relations de Londres. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont développé la même pensée cybernétique dans le contexte de la deuxième guerre mondiale. Mais de quoi s’agit-ilLa cybernétique est l’art de « gouverner » ou, pour être plus précis, de diriger des objets en mouvement, de les téléguider. La défense contre avions (D.C.A.) a été le lieu où les premières réalisations cybernétiques ont vu le jour. Il s’agissait, grâce à des machines précises et efficaces, d’effectuer ce que l’homme ne pouvait faire qu’avec imprécision et inefficacité.
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Dans le système D.C.A. il y a une cible mouvante : l’avion ennemi ; il y a aussi un missile suivant une trajectoire ; le but étant de faire que le missile et la cible mouvante se rencontrent. L’estimation humaine est remplacée par le calcul des machines. Un radar de détection renseigne perpétuellement sur la position de l’avion à détruire ; l’ordinateur calcule le réajustement de la trajectoire du missile afin d’arriver avec une précision presque infaillible à la destruction de l’avion. Dans l’exemple de la D.C.A., on voit que la cible, le projectile, l’appareil de détection et l’ordinateur constituent un ensemble dont chaque élément est en rapport avec les autres. Ces éléments forment ce qu’on appelle un système. Le missile est doté d’un moteur, l’ordinateur qui mesure l’écart entre les trajectoires est un comparateur et les signaux échangés par l’appareil de détection, l’ordinateur et le projectile constituent une boucle de retour permettant de rectifier la trajectoire du projectile.
Afin de mieux comprendre les développements qui vont suivre, nous proposons de décrire un système cybernétique simple tel qu’une chaudière munie d’un thermostat. Supposons que pour garder une pièce à une température constante de 20°, il faille que l’eau du chauffage central se maintienne entre 25° et 35°.
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Lorsque la température de l’eau atteint 25°, un capteur envoie un signal au comparateur (le thermostat) qui déclenche le moteur (le système de chauffage). L’eau se réchauffe progressivement. Lorsqu’elle atteint 35°, un autre capteur envoie au comparateur un signal d’arrêt. Le moteur s’éteint et l’eau commence à se refroidir. Dans cette description schématique, la température de l’eau à 25° est le signal d’entrée, la température de l’eau à 35° est le signal de sortie. La chaudière avec son brûleur, est le moteur ; le thermostat est le comparateur. Les signaux captés envoyés par le comparateur à 25° et 35° et les signaux qu’il envoie au moteur constituent le circuit d’information branché sur le système qu’on appelle boucle de retour ou rétroaction, ou feed-back.
Sommes-nous loin du management ? Qu’y a-t-il de commun entre le système de la D.C.A. et le management ? Par sa puissance de modélisation la cybernétique voit une analogie là où l’expérience humaine ne voit d’abord aucune ressemblance. Dans Clés pour la cybernétique, Paul Idatte met bien en relation management et cybernétique : « Il n’est pas toujours facile de discerner dans une machine administrative les éléments cybernétiques fondamentaux qui la constituent : moteur, comparateur, boucle de retour. La raison en est qu’elle doit généralement assumer deux fonctions déjà évoquées et étroitement imbriquées l’une dans l’autre, en principe complémentaires, mais qui parfois s’opposent : une fonction de production et une fonction d’autoconservation.Prenons le cas d’une entreprise industrielle. Elle doit d’abord produire. A ce titre le moteur est constitué par l’ensemble de son personnel. Le comparateur, d’où émanent les ordres, n’est autre que la Direction, laquelle fait à tout instant la comparaison entre le chiffre fixé pour la production qui sert de signal d’entrée et le chiffre effectivement atteint qui fait office de signal de sortie. La boucle de retour est ici formée par les organes de comptabilité technique.
Mais l’entreprise a une deuxième fonction : assurer à son personnel le maximum d’avantages ou si l’on veut de « bonheur ». Elle fonctionne donc comme un véritable organisme politique au sens large du mot.Le moteur est alors constitué plus spécialement par les cadres de l’entreprise, qui, à des titres divers, actionnent l’ensemble du personnel, le comparateur restant la Direction. La boucle de retour est formée par les organismes à caractère social propres à l’entreprise : les cadres, les assistantes sociales, les délégués, le comité d’entreprise, etc. »
Nous sommes donc en plein management. Dans la direction par objectifs, la situation cible est le résultat recherché ; le moteur sont les moyens à mettre en place ; l’information, constituant la boucle de retour sert au suivi de l’avancement et aux actions correctives éventuellement nécessaires ; le comparateur est à la fois la Direction et le Cadre responsable de l’objectif. Ils doivent interpréter les résultats intermédiaires pour savoir si l’on dévie ou si l’on est bien dans la bonne direction et dans les temps.
Parmi les initiateurs de cette pensée, qui s’intéresse à la sociologie des organisations, citons E. Trist et F. Emery représentants pour la Grande-Bretagne, mais aussi le Canadien Elliot Jaques. Aux Etats Unis, Norbert Wiener est l’initiateur le plus connu de la cybernétique. Les ouvrages que nous retenons sont :
Elliot Jaques : A General Theory of Bureaucracy, Heinemann, Londres, 1976 ; N. Wiener, Cybernétique et Société, Collection Le Monde en 10 x 18, 1948 ; Paul Idatte, Clés pour la cybernétique, Seghers, 1969
Un modèle en science ou en philosophie est une construction de l’esprit servant à représenter les phénomènes naturels. Par une curieuse inversion, le phénomène naturel, simulé par le modèle, semble imiter la construction de l’esprit aboutissant au modèle. Un modèle ne sert pas à connaître. Il sert à simuler le déroulement d’un phénomène naturel. Par exemple il existe des modèles qui simulent les activités économiques, le marché boursier, le mouvement des astres etc. les modèles servent en fait à programmer l’intervention de l’homme. Ils découlent d’une philosophie ou l’agir est prépondérant et supplante la connaissance spéculative.
Paul Idatte, Clés pour la cybernétique, Seghers, 1969 – Paul Idatte est un ancien élève de l’Ecole Polytechnique. Général, il a enseigné dans les Grandes Ecoles et il a fait plusieurs interventions à la Société Française de Cybernétique et à l’Association de Pédagogie Cybernétique.
On notera que les cadres sont à la fois le moteur du « bonheur » du personnel et la boucle de retour. Ils sont donc en rétroaction négative sur eux-mêmes. L’imprécision de la pensée va de pair avec sa faiblesse.
On remarquera dans cette citation l’application de la terminologie technique à la réalité humaine, ce qui autorise ce courant de management à se dénommer « sociotechnique », le côté social étant inclus dans la modélisation cybernétique de l’entreprise.