L’influence de
la pensée cybernétique n’est pas restée sans effet sur le management. On trouve en particulier le modèle cybernétique dans l
e management situationnel
de Hersey et Blanchard. On se rappelle que ces auteurs passent du management directif, lorsque les gens ne sont pas ou sont peu compétents, ou pas ou
peu motivés, au management délégatif, lorsque les gens sont compétents, motivés, impliqués et capables d’entretenir de bonnes relations professionnelles. Dans le style directif la hiérarchie
intervient ; dans le style délégatif la hiérar

chie se fait discrète et
laisse les acteurs prendre les initiatives et les responsabilités. Cette variation du management en fonction des situations présente un côté indubitablement très rationnel. Encore faut-il en
percevoir le substrat qui est la pensée cybernétique.
L’organisation du management sur modèle cybernétique explique pourquoi le responsable laisse ses collaborateurs deviner ce qu’il faut faire, mais reste prêt, tel le loup, à
sortir du bois si l’objectif n’est pas atteint. On comprend aisément l’insuffisance d’un système d’information qui n’est que négatif et qui n’agit que pour rectifier une trajectoire en imprimant,
par des moyens divers, une contrainte. Si les choses vont bien, la rétroaction ne fonctionne pas, si les choses vont mal, elle fonctionne. Cette conception cybernétique est très différente de
celle qui conçoit l’information non pas comme devant apporter une contrainte, mais comme une nourriture indispensable à une collaboration véritable.
L'homme devient un objet technique
Comment est-il possible que la cybernétique puisse prétendre être une théorie de communication et d’organisation humaine ? Cette prétention ne fait nul doute. Paul Idatte, dans l’ouvrage déjà
cité, écrit p. 10 « Si extraordinaire que cela puisse paraître, il a fallu attendre 1948 et cet homme de génie que fut Norbert Wiener pour que cette évidence nous fut
révélée. Wiener nous a appris à regarder d’un œil ingénu les systèmes cybernétiques et particulièrement les machines. Celles-ci nous ont alors renvoyé notre image et nous avons reconnu en elles
la notre : telle qu’en nous – et en elles – l’éternité nous change. (…) Il a souligné l’identité fondamentale des systèmes cybernétiques construits par l’homme et de ceux que construits la
nature, c’est à dire les êtres vivants, et l’homme lui-même »
Voici donc l’homme produit à l’image de la machine et non plus à l’image de Dieu … Comment en est on arrivé là ?
Le propre de la pensée technique est de modéliser les phénomènes. En science ou en technique, un modèle est d’abord une production de l’esprit. Il n’est pas fait pour « connaître », mais
pour figurer des phénomènes, pour les reproduire ou pour les simuler. Mais l’esprit moderne a tôt fait de prendre sa production pour la réalité elle-même. Le modèle devient la référence et passe
pour plus vrai que la réalité elle-même. C’est le propre de l’idéalisme.
Voici démontrée, une fois de plus, la prétention de la pensée technique à régenter l’humain. Cette pensée n’arrive pas à faire la distinction entre une modélisation et la réalité. Par la
modélisation, elle atteint certains aspects de la réalité dans ses manifestations et obtient au niveau des prédictions ou des résultats observables certaines équivalences. Nous ne le nions pas.
Mais la pensée technique, forte de ce premier succès qui concerne l’extérieur et la surface des choses, croit avoir cerné l’essentiel et l’être même de son objet. Là est son erreur. Là réside le
danger de la pensée technique appliquée à l’homme et à la société humaine, car elle va vouloir ramener la réalité à ses propres concepts réducteurs mécanistes.
Le modèle cybernétique se compose toujours d’une situation de départ (le signal d’entrée), d’une situation cible (le signal de sortie), de la mise en place de moyens (le moteur) et d’un système
d’information fonctionnant en rétroaction, permettant de guider une action. De telles généralités s’appliquent à n’importe quel système. D’ailleurs, la cybernétique se définit comme une théorie
des systèmes. C’est pourquoi on l’appelle « théorie systémique », qu’il s’agisse d’un système mécanique, de la météorologie, d’une certaine conception de l’écologie, des sociétés animales, de
l’homme ou de la société humaine.
Cette modélisation n’apprend rien sur la nature des choses. C’est l’exemple type du schéma finalisé vers l’action qui, pour permettre l'action, croit devoir se fermer au monde qui l'entoure.
L'aspect immédiatement nocif, voire dangereux, est que la rétroaction (exercée par le 'manager') équivaut à une action négative sur le 'managé'
La méconnaissance de la nature du sujet humain, de la nature du travail et des finalités y afférantes, enferment le management dans son univers moralement
agnostique où ne compte que le résultat. Cette mentalité explique le désintérêt de certaines entreprises pour la société qui les entoure et qui demandent aux institutions de s'adapter toujours
plus 'aux conditions économiques'
Icres