Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
Celine Muhgot et Antoine Marie Paganelli dissertent en faisant le point sur les grilles de styles de management. Celine Muhgot, un brin provocatrice, pose naïvement les questions que poserait
le quidam moyen prétri des idées du siècle. A-M Paganelli expose dans des résumés saisissants la pensée de l'ICRES.
Grilles de styles de management : bilan (I)
(I) L’aspect technocratique
Céline Mughot : Il nous incombe de faire le bilan des grilles de management exposées par les uns et les autres. Le but étant de faire comprendre la position de l’ICRES sur ce sujet.
Antoine-Marie Paganelli : Ne serait-il pas mieux d’associer Michel Tougne et Hugo Clementi dans ce travail de Bilan ?
C. M : Le mot d’ordre est à la délégation. Ils nous font confiance.
A-M. P : C’est trop d’honneur… En tant que spécialiste des théories modernes, quelles questions allez-vous me poser ?
C. M : Ma première question sera facile. A la relecture des articles sur les styles de management parus sur notre site, on retire la nette impression que l’ICRES ne sera jamais content ; on dirait que tout style d’organisation, quel qu’en soit l’auteur et le contexte, est d’avance condamné. D’un côté, le taylorisme et le dirigisme sont repoussés au motif que l’homme doit être sujet et non pas objet dans l’organisation du travail. Cela, tout le monde le comprend. Mais, d’un autre côté, les styles de management qui prônent la relation humaine et le respect de l’autre, sont repoussés, pour des raisons morales, et cela étonne beaucoup de monde. L’Ethique du management, à partir de la grille de Blake et Mouton ou de Hersey et Blanchard, est remise en cause. Y aura-t-il jamais un style de management qui puisse convenir à l’ICRES ? Est-ce le management en soit qu’il faut refuser ?
A-M. P : Essayons de nous replacer dans l’optique fondamentale de l’ICRES. D’où vient la déchristianisation, d’où vient que le travail soit à ce point déchristianisé et déchristianisant ? Bien sûr, dans sa mentalité de Quaker, Taylor pense bien faire en transformant l’homme en machine, en introduisant le calcul des temps, (car le temps est à Dieu et la moindre seconde perdue est du temps qu’on vole à Dieu). Il faut même redire que Taylor pensait (et nous n’avons aucune raison de croire qu’il n’était pas sincère) que les gains de productivité seraient partagés et que les ouvriers devaient être associés à la réflexion sur les moyens de gagner encore davantage de temps. Mais le travail réduit au geste utile (au singulier) mécanique et répétitif, empêche l’exercice normal de la moralité individuelle. L’expérience a prouvé que ce genre de sujétion entraîne la triche (déclarer bonne une pièce alors qu’elle est mauvaise, parce qu’on est payé au rendement), exacerbe la concurrence entre collègues, les tensions, voire les actes de malveillance d’une équipe vis à vis de l’autre (dérégler les machines avant de quitter le travail, afin que l’équipe suivante perde du temps à retrouver le bon réglage et fasse ainsi un moins bon score). Ces actes, qu’il faut bien appeler immoraux, résultent du mode d’organisation. Même s’ils sont régulièrement déclarés inexistants dans les entreprises, ils n’en existent pas moins. C’est à ce titre que nous refusons le taylorisme. Le taylorisme n’est pas refusé en raison de sa directivité. Il l’est en raison des comportements immoraux qu’il suscite. La directivité est bonne lorsqu’elle co-existe avec la possibilité de rester moralement responsable vis-à-vis du bien qui est à faire et du mal qui est à éviter.
C. M : Restons un instant sur le taylorisme. Vous ne méconnaissez pas les gains de productivité et donc l’augmentation de création de richesses que permet cette méthode de rationalisation. Ces richesses profitent à tous. Ne faut-il pas mettre ce fait dans la balance ? La recherche de comportements moraux peut-elle produire un tel progrès matériel ?
A-M. P : Nous retrouvons dans votre question la bonne vielle opposition entre la pensée technique, supposée efficace et la pensée morale, supposée bourrée de bonnes intensions mais inefficace. Lorsque ces deux pensées entrent en opposition, lorsqu’on fait ressortir le contraste entre l’efficacité d’une part et les bonnes intentions d’autre part, on est condamné, au nom des comportements ‘efficaces,’ à ne plus se poser de questions ni sur les buts, ni sur les finalités du travail, ni sur le contexte. On ne veut plus savoir pourquoi cette efficacité doit être mise être œuvre. Or, pour respecter l’ordre des finalités, la pensée technique doit être soumise à la pensée éthique. Le basculement de la société, au moment historique de l’industrialisation, est déterminé par le productivisme. Ce basculement ne prouve en rien que le respect de l’éthique chrétienne ait compromis l’essor d’un certain bien-être matériel compatible avec la vocation éternelle de l’homme. Il nous semble que nous avons là affaire à une superstition, à une croyance non fondée. La preuve en est que la doctrine sociale de l’Eglise assigne à l’économie la vocation de concourir à la prospérité des nations. Par ailleurs, est-il sûr que la technique apporte infailliblement opulence et bien-être ? Demandons l’avis d’un automobiliste qui reste bloqué dans sa voiture trois bonnes heures par jour. La religion de la productivité s’est montrée capable de bien des gaspillages, de crises économiques mémorables. Encore à l’heure actuelle, le chiffre du chômage n’a rien de glorieux. La religion du productivisme risque de tourner sur elle-même, à savoir que l’économie engendre des besoins économiques nouveaux si bien qu’on risque de travailler de plus en plus pour l’économie et de moins en moins pour la société. Non-sens mortel.
C. M : Pouvez-vous être plus explicite ?
A-M. P : Comparez d’une part, l’énorme marché interentreprises et le marché des consommateurs. Considérez d’autre part les sommes investies pour contrer et pour renforcer la concurrence. Enfin, regardez la facilité avec laquelle nos plus grosses entreprises, malgré tous les milliards investis, restent fragiles et menacent de devoir licencier massivement à tout moment. N’est-il pas paradoxal qu’elles tirent leur importance de la dépression qu’elles risquent de provoquer à longueur d’année ?
C. M : En conclusion ?
A-M. P : La conclusion, pour ce qui est du taylorisme, est que nous devons savoir de quoi nous parlons. Ce n’est pas tant le côté dirigiste qui retient notre attention que le type d’organisation mise en place : il faut toujours laisser à l’homme la possibilité d’exercer ses facultés morales, car il est responsable du bien ou du mal qu’il fait. En second lieu, le productivisme, érigé en religion collective, ne dispense pas de la nécessité de rester soumis aux préceptes moraux et ne garantit en rien que l’économie soit ordonnée à la société. Le contexte actuel montre bien que l’économie incite la société à s’adapter à elle alors qu’il conviendrait que l’économie soit capable de s’adapter à la société. Tel est l’enjeu.
C. M : Le productivisme a donc donné le jour à des colosses aux pieds d’argiles, qui dans leur chute, risquent de causer biens des dégâts. Mais, en disant cela, nous ne restons pas dans l’appréciation des styles de management.
A-M. P : Nous n’y restons pas, pour la bonne raison que nous n’avons pas vocation à y rester. L’ICRES n’est pas un institut destiné au seul monde du travail. Notre enquête s’étend à la société dans son entier. C’est du point de vue de la société que nous évaluons chrétiennement ce qui se passe dans l’entreprise.
C. M : Ce point devait en effet être rappelé. Mais vous devez d’autant plus nous expliquer les réticences de l’ICRES vis-à-vis des modèles Blake et Mouton ou Paul Hersey et Kenneth Blanchard. Arrêtons là provisoirement nos échanges, afin de ne pas lasser l’attention vigilante du lecteur. Nous retenons que les grilles de management ne donnent aucune possibilité de conduite morale par l’approche technique du management Il nous reste donc à examiner une autre fois ce qu’il en est des styles ‘à personnel orienté.
A-M. P :, C’est là que l’ICRES a quelque chose à dire car la question est importante.