Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
Analyse transactionnelle : que penser du PAE ?
Nous reprendrons dans une série d’articles certaines observations du livre Ni Prince, Ni Crapaud, afin de réfléchir à nouveau sur la pertinence du modèle Parent – Adulte - Enfant, (PAE) proposé par Erik Berne et ceux qui ont suivi son école. Notre propos est d’examiner ce qui fonde l’analyse des relations, autrement dit nous tentons d’évaluer la pertinence de la grille PAE.
Nous examinons ici la répartition de certaines facultés psychiques entre les trois « états du moi » Parent, Adulte ou Enfant, en nous attardant sur l’imagination
L’imagination est-elle dans l’Enfant ?
L’A.T. utilise un vocabulaire fortement suggestif mais assez flottant. Arrêtons nous sur l’imagination. Le moi Enfant est, entre autres, le lieu des passions, mais aussi le lieu de « l’imagination, de la création, de la créativité » . Nous montrerons sans peine que l'imagination se retrouve tout autant, d’après les définitions de l’AT, dans l'Adulte ou dans le Parent
Prenons l'exemple de la démonstration que la somme des angles d'un triangle est égale à 180° : il faut imaginer qu'on prolonge un côté du triangle, puis imaginer une droite venant couper le côté prolongé juste au sommet du triangle et encore imaginer que cette droite sécante est parallèle au côté opposé au point d'intersection. ACA’ = BAC et A’CC’ = ABC (Théorème de Thalès)
Somme des angles d’un triangle
Faut-il porter cette imagination au crédit du moi Enfant ? Dans la négative, de quel nom appeler les constructions supplémentaires à la seule figure du triangle ? Les observations courantes des psychologues ont montré que chez l'enfant, le développement de l'imagination allait de pair avec le développement du langage. L'enfant qui ne parle pas a peu d'imagination. A rebours, les observations de Head sur les aphasiques - qui ont des troubles du langage - montrent qu'ils perdent aussi le pouvoir d'imaginer. Ils ont perdu le pouvoir de disposer mentalement les choses dans l'espace. Par exemple, ils ne peuvent plus jouer au billard "par la bande" ; ils peuvent encore jouer "les coups droits". C'est que jouer par la bande suppose une imagination analogue à celle que nous utilisons pour notre démonstration géométrique. Chez l'adulte (l'adulte véritable et non la catégorie imaginée par l'A.T.), les formes normales de l'imagination ont souvent pour base la prévision du futur. L'homme cherche à deviner ce qui va ou ce qui peut se passer, afin d'agir en conséquence. L'homme prévoit le retour des saisons, cherche à se prémunir pour l'hiver. Il prévoit qu'il deviendra vieux et qu'il mourra. Il cherche, quand il le peut, à se garder quelques revenus pour sa retraite. Faut-il encore inscrire ces activités au crédit du moi Enfant ? Faut-il au contraire les inscrire dans le moi Parent « qui se fonde... sur le souci de protection » . Le souci de prévision est-il possible sans imagination ?
Quant à la théorie de l’AT, les états du moi Parent, Adulte, Enfant ne sont-ils pas des créations de l’imagination ? Faut-il suivre l’AT qui répute ces créations issues du moi Enfant ? Prenons encore la question emblématique du Moi Adulte donnée en exemple dans les manuels de l’AT : Quelle heure est-il ? Si le manager d’une équipe pose cette question, n’est-ce pas pour prévoir une activité autre ? (Or, prévision = Moi Parent) ou bien va-t-il imaginer ce qui pourrait être fait dans le temps de travail restant. (Or, imagination= Moi Enfant)
Enfin, le scientifique (plutôt Moi - adulte d'après l'A.T.) peut-il exercer son intelligence sans imagination, proprement et spécifiquement scientifique ?
A supposer la figure la plus pure et la plus simple : la ligne, composées de points. Celle-ci n’est qu’imagination. Le point, aussi idéalisé soit-il, comporte encore une certaine épaisseur, réputé nulle, sans doute, mais tout de même suffisante pour exister. L’imagination est ce qui relie nécessairement toutes nos abstractions au monde des sens, car rien ne peut se trouver dans l’esprit qui n’ait d’abord été dans les sens. Dès lors, comment qualifier l’imagination qui nous permet de tracer une droite ?
Les questions que nous posons ne recevront aucune réponse de l'A.T. Les catégories P.A.E. sont impropres à représenter de manière claire les diverses puissances de l'esprit humain. Nous le voyons pour l'imagination. Nous devons même dire que cet essai de partage est une erreur.
Les autres puissances de l’esprit humain
Examinons une autre puissance de l'esprit : la mémoire. L’A.T. la range sans difficulté dans le moi Parent. « Le système P (Parent) est notre mémoire, notre banque de données, notre acquis » . Le savant (Adulte) est-il sans mémoire, sans culture, sans acquis, dès lors qu’il exerce son activité de savant ?
L’AT n’a jamais rien dit de tel, certes. Il serrait irréaliste de vouloir faire croire à un tel découpage. Là est bien le fond de la question. Mémoire, imagination, intelligence ne découpent pas l’esprit humain. D’où notre question : En quoi le découpage PAE est-il pertinent ?
Prenons encore l'exemple des normes et des valeurs. Là encore l'A.T. les range dans le moi Parent. Mais n'y a-t-il aucune norme pour un scientifique (moi Adulte) ? La Science n'obéit-elle pas à une éthique : celle de rester objectif ? Les théories n'ont-elles aucune valeur ? De même pour l'Enfant, siège de la vie émotionnelle et sentimentale : n'y a-t-il aucun lien entre certaines valeurs de vie et certains sentiments ? Les institutions et les cérémonies sociales, provenant selon l'A.T., du moi Parent, n'ont-elles aucun rôle dans la vie émotionnelle et sentimentale ?
Le langage, les faits et gestes symboliques viennent-ils du moi Parent ou du moi Enfant ? Là encore la réponse de l'A.T. sera variable et très contestable. Un seul exemple : la mentalité magique (illusion) procéderait selon l'A.T. d'une contamination de l'Adulte par l'Enfant. Mais les rites incantatoires, la magie , n'ont-ils pas un but divinatoire, un objectif de protection ? (Moi Parent). La mentalité magique ne va-t-elle pas jusqu'à dicter certains comportements sociaux relevant du moi Parent ?
Le vrai est que celui qui se comporte en Enfant (créatif, inventif, imaginatif mais aussi cherchant son plaisir) possède bien une imagination ; celui qui se comporte en savant rigoureux possède lui aussi une imagination : le moi Adulte possède donc bien une imagination qui lui est propre ; tout comme celui qui se comporte en Parent protecteur et qui fait preuve d’une imagination débordante pour se représenter les dangers que peuvent courir ses enfants ! Il faut donc conclure que les trois états du Moi possèdent une imagination. De même pour la mémoire, de même pour l’intelligence. Les catégories P.A.E. ne résistent pas longtemps à un examen quelque peu rigoureux, les puissances de l'esprit humain se retrouvant partout. Nous avons-là un découpage non pertinent de la réalité. Visiblement l'essentiel n'est pas cerné.
D’où vient l’erreur ?
Sur le plan psychique. Revenons à l’imagination. On la trouve aussi bien chez l’enfant qui ne distingue pas toujours le réel de l’irréel, que chez le savant qui imagine, pressent un phénomène, et qui, grâce à cette idée préconçue, (idée au stade d’hypothèse) mène méthodiquement une expérience afin de prouver ou d’invalider la représentation qu’il tient en esprit.
On aura toujours intérêt à considérer que les comportements observables, quels qu’ils soient, sont potentiellement possibles dans le sujet. S’ils ne l’étaient pas, ils ne pourraient pas venir à l’existence, ils ne pourraient pas s’actualiser. La science du comportement aura donc intérêt à décrire le passage du potentiel à l’actuel. Sur cet axe imaginaire potentiel – actuel, existent plusieurs points d’interception possibles qui traduisent le comportement dans un état plus ou moins parfait, plus ou moins achevé, plus ou moins actualisé. Le Moi Enfant fait penser à un degré de potentiel (ou à un degré d'inachèvement) plus élevé que le Moi Adulte. L'apparence de vrai de l'AT vient de ce que l'etat du Moi Enfant peut figurer le potentiel de développement du sujet que tout le monde admet. Mais il faut étendre au sujet tout entier cette capapcité. Car toutes les puissances psychiques se développent à mesure que le sujet grandit. Ainsi en va-t-il de l’imagination, de la mémoire ou des autres puissances de l’esprit humain qui atteignent une plus ou moins grande perfection, un plus ou moins grand degré d’achèvement ou d’actualisation. L'erreur de l’AT est de tenir séparées les puissances de l’esprit humain en les attribuant aux état du Moi, alors qu'elles concourent ensemble à l’élaboration des actes et ne peuvent, de ce fait, être attribués à un état du Moi plus qu’à un autre.
Sur un plan philosophique. Plus fondamentalement, on voit que la difficulté de l’AT vient de ce qu’elle imagine les Etats du Moi : Parent, Adulte, Enfant, et que partant, ces êtres irréels n’ont aucune substance. Ce caractère non substantiel mine la théorie. Car s’il l’on peut admettre que le Moi, en certains états de conscience, puisse coïncider avec ce que décrit l’AT, on ne peut pas en conclure que cet état du Moi soit premier. Il ne s’agit donc jamais d’une substance, (i.e. : tout être qui existe comme premier sujet d’attribution est substance). Les états du moi ne sont jamais premiers. Ils sont toujours construits, causés, engendrés par des facteurs multiples agissant réciproqiuement et dont il importe de tenir compte. On n’arrive donc pas à faire coïncider les états du moi avec une réalité psychique susceptible d’être un premier sujet d’attribution stable. En effet, comment attribuer des qualités, des puissances, voire simplement une quelconque faculté d’agir à ce qui n’a aucune substance ? C'est une impossibilité analogue à celle d'attribuer, en grammaire, les qualités d'un substantif capable d 'être sujet d'un verbe, à un adjectif attribu.
Hugo Clementi