Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
Dans un premier article Fulcran de Berges évoquait la mise en coupe réglée de l’agriculture par la technocratie. Il évoque maintenant les perspectives d’avenir et définit l’enjeu : l’agriculture française doit elle travailler pour
- aspects économiques et sociaux
La viabilité économique des structures agricoles est aujourd’hui gravement mise en question. Le surinvestissement, l’absence de stratégie propre (la stratégie étant dictée par la politique agricole européenne), la confrontation à la mondialisation des échanges agricoles, les incertitudes quant aux orientations futures de l’Europe (arrivée des PECO i.e. pays d’Europe centrale et orientale, influence de la tendance Grün allemande, OMC) mettent de nombreux agriculteurs dans des situations financières inquiétantes, voire dramatiques. S’y ajoutent une crise démographique (carence de succession) et une crise sociale (perte d’intérêt et abandon de ce secteur par les jeunes, désertification), accentuées par la dimension « capitalistique » donnée à la production agricole. Actuellement, il est pratiquement impossible de s’installer hors succession ou agrandissement. Les investissements en foncier et en équipement pour créer une structure à peu près viable se chiffrent en millions d’euros, avec impossibilité de mettre en place une stratégie à moyen terme. Faut-il s’orienter vers la création d’une exploitation industrielle de haute technologie ? Faut-il miser sur une petite exploitation, faire du bio et du traditionnel ?
- aspects techniques
Un des effets pervers des orientations économiques nouvelles est la perte de savoir-faire. Pour les agriculteurs, le développement des techniques agricoles (agrochimie en particulier) rend de plus en plus complexe la maîtrise de décisions pourtant inhérentes à leur métier. D’où le développement de multiples systèmes de conseil et de prescriptions plus ou moins impartiaux qui expliquent aux agriculteurs la pertinence de leurs « itinéraires techniques » (véritables ordonnances à appliquer sur une culture pour la protéger tout au long de sa croissance des maladies et des parasites).
Des systèmes d’information géographique couplés au GPS sur le matériel, ainsi que la diffusion progressive des logiciels ou des extranets d’aide à la décision, assistent toujours plus les agriculteurs avec des programmes de culture clé en main.
- aspects environnementaux
Les impacts environnementaux identifiés sont de deux ordres : impact sur l’eau et sur le sol.
On sait que l’impact sur les eaux naturelles se traduit par l’augmentation du taux de nitrate. Le phénomène est très sensible, car rapidement décelé dans les zones où l’eau se trouve en surface (Bretagne) mais il opère aussi à plus long terme dans les zones à eaux souterraines (nappes phréatiques de Beauce).
Il est intéressant de s’interroger sur les causes de ce problème de nitrates. En raison de la recherche d’une meilleure productivité et en raison de l’hyperspécialisation de nombreuses régions, les productions animales, source de nitrate par les déjections, ont été concentrées sur des territoires incapables d’absorber les effluents. Or, dans le même temps, des régions de productions céréalières, grosses consommatrices de nitrates, ont vu l’élevage diminuer ou disparaître, et ont donc dû se fournir en nitrates à base d’engrais minéraux, au lieu de recourir aux engrais organiques disparus.
Dans les deux cas, on obtient comme conséquence une hyperconcentration d’azote organique dans les régions d’élevage intensif, avec une capacité insuffisante d’absorption par les sols disponibles, et l’utilisation intensive d’azote minéral dans les régions céréalières, alors qu’on sait que le sol ne retient pas les excédents de nitrates lesquels arrivent donc inéluctablement dans les nappes phréatiques.
Depuis quelques années, on travaille sur des eaux de surface comme sur des eaux souterraines polluées par les résidus de produits phytosanitaires
L’impact sur le sol de l’évolution agricole française est significatif. Du fait de la dissociation extrême entre les régions de productions animales et végétales, il y a de moins en moins de restitutions de matières organiques au sol (exportation massive de la paille vers les régions d’élevage) et faible retour des fumiers vers les régions de grandes cultures. Or, la matière organique est le « ciment » et le « carburant » du sol (humus). La dégradation agronomique des sols (érosion, ravinement…) risque d’aller croissant.
- aspects sécurité alimentaire
Il n’est pas besoin de détailler les crises alimentaires de la dernière décennie pour s’en convaincre. Si la finalité du secteur agricole a été de tout temps de garantir l’alimentation de la population en quantité, il est par contre nouveau de devoir de se préoccuper de son innocuité pour la santé. Etait-il concevable, il y a seulement 40 ans, en s’alimentant, de craindre de mourir d’autre chose que d’un excès de bonne chair?
Aujourd’hui, le citoyen, à travers la médiatisation des évènements, s’inquiète de ce qui arrive dans son assiette. Inquiétude de citoyen toutefois relative, car lorsqu’il se transforme en consommateur, l’inquiétude cède le pas devant les prix. En effet, les sondages récents annoncent que 83% des français ont une bonne image des produits bio, mais le marché du bio n’explose pas pour autant.
Quelles sont les conséquences de ces questions de sécurité alimentaire dans les diverses filières? Si on écarte les questions de transfert de responsabilité en cas de crise, la principale conséquence est l’accaparement de la question par les argumentaires marketing.
La sécurité alimentaire est devenue un enjeu de marketing bien exploité par les industriels et les distributeurs. Tout d’abord, des investissements ont été réalisés pour apporter des garanties (labels qualité et cahiers des charges, respect de la chaîne du froid, traçabilité, normes ISO…). Ces investissements ont été transformés en atout marketing et en avantage concurrentiel pour certaines marques vis-à-vis du consommateur final. Ces aspects techniques se sont ensuite transformés en obligations diverses pour l’ensemble de la filière amont sans se traduire en avantage marketing pour les producteurs ou pour les industries de première transformation non-propriétaires de marques connues du consommateur. L’effet de modernité joue différemment selon qu’on se place en début ou en fin de la chaîne.
Concrètement, les exigences de traçabilité, lourdes à mettre en place, ne se traduisent jamais par un bonus financier significatif au niveau du producteur, là où la valeur ajoutée sur le produit est la plus faible (à titre d’exemple : dans une canette de bière, le coût de l’orge est moindre que celui de la capsule !).
En revanche la modernité joue à plein dans l’acte de vente au consommateur final.
Devant ce tableau, beaucoup partagent la même inquiétude. Mais les avis divergent quant aux solutions à envisager.
Ce qui frappe le plus dans la politique agricole française, c’est l’absence de débat politique sur le fond. On assiste à des coups de sang récurrents dont les préfectures ou les fast-food ont fait les frais, à des circonvolutions et des pleurnicheries contre l’Europe qui d’un côté est responsable de cette évolution mais d’un autre côté consacre une bonne part de son budget à l’agriculture et en particulier à l’agriculture française… Mais tout le monde considère acquis que l’agriculture est un secteur industriel et marchand comme les autres et qu’il doit se plier aux lois en vigueur. Dans le détail, on constate plusieurs tendances :
- Ceux qui disent qu’il faut aller plus loin dans la logique libérale : oui aux OGM, oui au progrès technologique pour être plus compétitif. Il est inéluctable que les petites structures non-industrialisables disparaissent, à moins d’être subventionnées pour entretenir le paysage. Il faut vendre du service et des produits aux agriculteurs. Mais, comme ils n’ont plus les moyens dans l’état actuel des structures, favorisons l’augmentation de la taille et de la performance technique des exploitations afin de maintenir le marché, tout en appliquant un vernis qualitatif et environnemental par des normes et des procédures pour faire bonne impression vis-à-vis de l’opinion publique.
- Ceux qui disent : il faut prendre aux gros pour donner aux petits et protéger l’environnement en dénonçant la société capitaliste post-industrielle…
- Ceux qui inventent une nouvelle position : le développement durable qui veut concilier l’inconciliable, c’est-à-dire le respect de l’environnement, les considérations sociales, le terroir et les traditions locales et le marché international, la compétitivité économique
- Enfin, ceux (la majorité ?) qui ne savent plus très bien où ils en sont, qui ont perdu leur esprit critique et qui se débattent dans le quotidien.
On voit très bien les conséquences de l’abandon par la politique d’un pan entier de la France, livré à des lois économiques purement quantitatives, à des méthodes technocratiques contre nature et non agricoles.
Avant d’être un problème marketing et commercial, c’est une question politique, car la production agricole a d’abord une finalité sociale. Soit on décide de laisser l’agriculture française se fondre dans un marché normalisé au niveau mondial, soit on décide de rendre à l’agriculture française sa vocation principale : garantir durablement l’indépendance alimentaire de
Fulcran de Berges