Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
Il n’est qu’à suivre ce que rapportent les médias pour entendre régulièrement les agriculteurs protester contre la grande distribution, la concurrence des produits étrangers, la politique européenne, le climat, les mesures agro-environnementales…
Il est légitime, pour quelqu’un d’extérieur au monde agricole d’être partagé entre deux positions : d’un côté une sympathie naturelle pour le monde paysan français, mais de l’autre un agacement quand on entend régulièrement dire que les agriculteurs ne vivent que des aides européennes. De quoi se plaignent-ils ? Il y a de quoi rester perplexe.
Pour essayer d’éclairer la situation, faisons le point sur le contexte actuel de l’agriculture française
Un secteur stratégique
La vocation première du secteur agricole d’un pays, et de
De fait, la production agricole ne peut pas relever des lois économiques quantitatives (productivité, rendement, etc.) appliquées dans d’autres secteurs. La variabilité des paramètres de production (réalité des conditions climatiques de l’année en particulier) ne permet pas d’anticiper avec une suffisante fiabilité, la qualité et la quantité des récoltes, pour avoir une approche marketing et commerciale du marché.
À titre d’exemple : ce n’est bien souvent qu’après la moisson qu’on peut savoir si les blés ou les orges remplissent les conditions physico-chimiques nécessaires pour les orienter vers des filières à forte valeur ajoutée (meunerie - malterie) ou vers des filières à faible valeur ajoutée (alimentation animale).
Moins encore que tout autre secteur, l’agriculture ne peut être traitée sur un mode purement industriel et marchand. C’est pourquoi elle bénéficie depuis longtemps de subventions importantes.
Toutefois, ce que l’on peut constater de la politique agricole européenne, c’est que la production a été inexorablement entraînée par une volonté d’accroissement de la productivité (par le développement technique) et dans une stratégie de conformation du secteur à des règles calquées sur les secteurs industriels et commerciaux : mise en concurrence sur le marché européen et mondial des produits français, normalisation, etc.
La finance a été le principal levier de cette politique qui débouche aujourd’hui sur l’asservissement complet du management des exploitations agricoles (primes à la production, politique de prêts à taux réduits pour les investissements en matériel et technique pour la productivité…).
Des acteurs dans le moule
Tout le secteur agricole français a été façonné durant 40 ans par une politique de productivité et d’approche commerciale, afin de mettre en place un secteur agricole exportateur au niveau mondial. Il est douteux que les acteurs du monde paysan aient été véritablement les décideurs de ce bouleversement.
Les flux d’argent colossaux, à la mesure du potentiel agricole français, qui ont circulé pendant ces décennies ont totalement « orienté » les acteurs qui, maintenant, reproduisent perpétuellement ce modèle économico-commercial, sans pouvoir en sortir. Pour répondre aux enjeux de l’augmentation de productivité, d’anciens organismes ont dû évoluer et de nouveaux sont apparus :
La première conséquence a été une relative prospérité des agriculteurs français pendant trente ans. Cette prospérité s’est entretenue par la conjugaison de plusieurs phénomènes :
- une augmentation extraordinaire de la productivité due aux progrès techniques,
- l’importance des primes versées (surtout dans le domaine céréalier),
- une relative stabilité commerciale : le rapport est-ouest et l’organisation informelle des marchés internationaux avec des préférences traditionnelles (ex : Afrique du Nord pour
Le poids du secteur agro-alimentaire dans l’économie française est devenu très important. (122 Milliards d’€ en 2001, 192,4 Milliards en 2005). Les nombreuses conséquences sont visibles par tous. Commençons par l’augmentation de la taille des exploitations. Sur les quelque 2 307 000 exploitations en 1955, il en restaient 590 000 en 2003. Les moins de 50ha. couvrent encore, en 1980, 53,5% de la surface agricole utilisée. En 2003, elles ne couvrent plus que 20 % de la surface utilisée. Les exploitations de moins de 50ha sont en effet passées de 2 212 000 en 1955 à 205 000 en 2003. En revanche le nombre des exploitations de plus de 50ha passe de 95 000 en 1955 à 385 000 en 2003. Notons également la spécialisation des régions et des exploitations par production : les exploitations de polyculture et de poly élevage sont passées de 293 000 en I988 à 102 000 en 2003. Parallèlement, la population rurale passe de 1,475 millions en 1982, à 0,642 million en 2000. Modification des paysages (remembrement, arrachement des haies…) des modes de vie, des ressources locales…
Le facteur dominant est l’énorme réduction du nombre des exploitations, surtout réduction des exploitations de polyculture élevage au profit d’exploitations en monoproduction céréalière favorisée par la politique européenne (primes et très importants efforts de recherche appliquée). Le paradoxe de cette situation est que des régions entières, dont l’économie et l’organisation agricole reposaient sur l’équilibre entre les productions animales et végétales, se sont spécialisées dans les productions céréalières devenues plus attrayantes et plus rentables, alors que le potentiel agronomique n’existait pas.
À titre d’exemple, dans un département comme l’Indre et Loire, qui présentait une tradition laitière (réseau de laiteries) les laiteries ont quasiment disparu. Beaucoup d’exploitations se sont réorientées vers la monoproduction céréalière en abandonnant la production laitière, alors que les rendements et la qualité restent médiocres.
Le système semblait à beaucoup apporter un progrès, un acquis. Mais voilà le monde agricole français confronté depuis plus de dix ans à des difficultés (prévisibles) qui remettent en cause cette impression : l’Europe à 27, avec ouverture des pays de l’est à potentiel agricole important, avancée à marche forcée, mais réelle, vers une libéralisation des marchés agricoles, problèmes environnementaux (mesures draconiennes contre la pollution difficilement compatibles avec les gains de productivité), crises alimentaires (vache folle, grippe aviaire etc.), crise démographique, crise économique dans de nombreuses filières, et surtout : perte de la finalité de l’agriculture et du savoir-faire des agriculteurs français.
On ne se pose plus la question politique de savoir s’il convient ou non de produire dans les diverses régions de France le lait, les céréales, le sucre, les bovins ou les ovins. On ne cherche plus l’autonomie du pays, mais (soi-disant) la plus forte rentabilité. On ne fait plus de politique : on prétend faire de la gestion. Sans tenir le compte de ce qu’on gagne en productivité et de ce qu’on perd en frais de pollution découlant de la culture intensive,en équipement nouveaux, en nouvelles mesures de mises aux normes,(Ah ! les normes !), en chômage, en perte d’indépendance, en nouveaux besoins découlant d’un nouveau mode de vie, par la disparition de la vie de famille autour de l’exploitation.
L’agriculture est arrachée à sa vocation naturelle. Elle ne travaille plus pour le pays, elle est désorbitée, évoluant sur un marché difficile à définir, à la merci de la technocratie européenne et mondialiste.
Quelles perspectives offre une telle situation ? C’est ce que nous tenterons de voir dans un autre article.
Fulcran de Berges.
[1] Franco à bord : les exportations sont recensées sur la base des factures comprenant les frais de transport jusqu’à la frontière.