Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
Les faux amis de
la Doctrine sociale de l'Eglise
La Doctrine sociale de l'Eglise est très peu prisée, en France notamment. Sans doute est-ce à cause de l'impiété et de l'athéisme triomphant. Mais il est une autre raison, au moins aussi grave, qui réside dans l'attitude des catholiques eux-mêmes, Il y a, d'une part, les conciliaires qui reprennent l'appellation "Doctrine sociale de L'Eglise", dont les thèses sont résumées peu ou prou dans le Compendium de la Doctrine sociale de l'Eglise, paru en langue française en 2005 aux éditions vaticanes.
L'inconvénient de ce Compendium est qu'il s'appuie sur un nouveau concept de la liberté humaine d'où découle des relations nouvelles de l'Etat et des citoyens mais aussi de l'Etat et de l'Eglise pour finalement déboucher sur une nouvelle définition de la liberté religieuse. Le concept de liberté innerve et codifie tout le corps de doctrine. C'est pourquoi le Règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur les sociétés n'apparaît plus. Personne aujourd'hui, pas même les conciliaires, ne conteste l'opposition des thèses postconciliaires avec l'enseignement des papes, jusqu'à Pie XII inclus. On ne peut donc considérer l'attitude moderniste actuelle comme une reprise de la Doctrine.
D'autres catholiques, se réclamant de la tradition, opposés (en principe) aux thèses conciliaires, ne défendent que timidement ou n'abordent pas la Doctrine Sociale. Ce trait paradoxal se manifeste dès lors qu'il s'agit d'appeler par son nom cet immense corpus de textes pontificaux concernant les relations de l'Eglise avec la société et l'Etat. En effet, on constate dans ce milieu une hésitation inexplicable, voire une répugnance à employer le terme si clair de Doctrine sociale de l'Eglise.
Le sujet que nous traitons ici se limitera à ce paradoxe : d'où vient que les catholiques de tradition boudent facilement le terme de Doctrine en matière sociale ?
Où l'on joue à colin-maillard avec la doctrine.
Par une première démarche oblique, par première tentation, on reste dans ce milieu sur un terrain descriptif, sur le terrain historique des faits. Cela consistera à dire, par exemple : à l’époque de saint Louis, le peuple et les princes étaient chrétiens. Donc l’État l’était aussi. C’est pourquoi la société de l’époque correspondait à la doctrine sociale de l’Église. C’était une doctrine vécue. Cette approche ne permet pas d’expliquer en quoi consiste la doctrine, en quoi elle subsiste au dessus des siècles et des impiétés, en quoi elle reste extrapolable à notre époque. Or, les papes n’ont jamais dit que la doctrine sociale ne nous concernait plus. Au contraire.
Le vrai est que la doctrine sociale ne peut se définir par une description. Car il ne faut pas confondre la cause (qui est la doctrine et qui contient potentiellement beaucoup de réalisations possibles) avec son effet (qui a pu être réalisé dans tel ou tel État chrétien spécifique au cours des âges). Aucune description d’un état social existant ou ayant existé, ne pourra jamais suffire à donner une définition de la doctrine. Si la doctrine sociale se définit mal par ses effets, il faudra chercher à la définir par ses causes.
Autre "tentation" : essayer de donner simplement une idée vague de la doctrinepar la multiplication d’expressions voisines, elles-mêmes non définies. C’est malheureusement ce qui se passe quand on aborde la DSE par un exercice d’onomatiologie[1]. On juxtapose alors doctrine sociale de l’Église, morale chrétienne, enseignement social, ordre social chrétien, droit public chrétien, etc. Cette démarche ne permet pas de cerner correctement le concept. Multiplier les expressions approchées sous prétexte de clarification, embrouille la question et relativise le terme. Certes, notre époque n’aime pas les définitions. L’expérience montre pourtant qu’il est plus que gênant pour l’esprit de rester dans le flou. Il est en fait de la plus grande importance de distinguer entre les expressions ci-dessus recensées, parce qu’elles ne sont pas absolument synonymes.
Donnons en une illustration. Nous reprendrons la notion de morale chrétienne que nous comparerons avec la notion de doctrine.
Un exemple historique à retenir.
A l’article 1 de ses statuts actuels, la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (CFTC) utilise l’expression « morale sociale chrétienne ». Mais il n'en a pas toujours été ainsi. L'article 1 des statuts CFTC de 1919 stipulait : “ La Confédération entend s’inspirer dans son action de la doctrine sociale de l’Église définie dans l’Encyclique Rerum Novarum. Elle estime que la paix sociale nécessaire à la prospérité de la patrie et l’organisation professionnelle, assise indispensable de cette paix, ne peuvent être réalisées que par l’application des principes de justice et de charité chrétiennes.»
C’est en 1947 qu’apparaît une nouvelle rédaction. L’article 1 est alors modifié comme suit : « La confédération se réclame et s’inspire dans son action des principes de la morale chrétienne. » L’expression : doctrine sociale de l’Église est supprimée, l’expression morale chrétienne apparaît. L'enjeu était-il différent ? Le contexte historique prouve que oui. Le choix des termes ne doit rien au hasard.
En premier lieu, parler de morale est plus vague que de parler de doctrine, surtout en référence à l’Encyclique Rerum Novarum. La doctrine (doctrina, de doctum, supin de docere, enseigner) implique nécessairement un magistère ; il n’en va pas de même de la morale, présente dans le cœur de tout homme. La doctrine est d’ordinaire écrite, alors que la morale existe sans qu’on l’écrive et reste plus floue, voire plus subjective, plus discutable et plus discutée. La loi morale qui éclaire tout homme, est claire quant à son principe premier : faire le bien, éviter le mal. Mais elle est moins nette dans les consciences quand il s’agit de tirer les conséquences du principe, surtout les conséquences éloignées. Il y a chez l’homme une impuissance à se tenir assurément dans la vérité et dans le bien, à cause du péché originel qui se manifeste par l’ignorance dans l’intelligence, par la malice et la faiblesse dans la volonté et par le règne de la concupiscence sur tout le sujet humain. Tout cela brouille les pistes jusqu’à la contradiction. Combien de fois ne voit-on pas des thèses contraires venir s’opposer, alors qu’elles revendiquent toutes deux leur caractère chrétien ? Les protestants affirment avoir une morale chrétienne. Elle est pourtant bien différente de la morale catholique, notamment en ce qui concerne la vie au travail et la vie économique en général. On voit donc que l’appellation ‘‘morale chrétienne’’ est toujours moins nette qu’une encyclique papale. La doctrine, une fois écrite, est plus facile à cerner. Les mots ont leur valeur : morale et doctrine sociale de l’Église ne sont pas synonymes.
En second lieu, pour comprendre le fond du problème, il faut rappeler le contexte historique. Le passage de doctrine sociale de l’Église à morale chrétienne est postérieur à la décision, d’origine épiscopale, trop souvent oubliée : celle de ne pas reconduire après la guerre le comité théologique qui avait guidé la CFTC de 1919 à 1939. Il s’agit d’une déconfessionnalisation commencée et voulue par l’épiscopat. Voilà pourquoi morale chrétienne et doctrine sociale de l’Église ne sont pas des expressions équivalentes.
Georges Levard[2], dans un texte intitulé « De la CFTC à la CFDT » en dit plus sur ce mouvement de déconfessionnalisation, puis de déchristianisation[3].
« Durant l’occupation, des dispositions avaient été prises pour reconstituer les groupements politiques dissous. (…) Les dirigeants de la CFTC décidèrent de relancer leur organisation, mais pour la plupart, les politiques[4] préférèrent une autre formule : la création d’un parti inspiré par eux, mais dont la présentation comme la formulation des principes seraient telles qu’il apparaîtrait comme totalement dégagé de l’influence de l’Église : ce fut le MRP. »
Mais la décision de la CFTC n'était pas du goût de tout le monde.
Plus loin, (pp. 23-24) Levard donne encore une indication précieuse à propos de Gaston Tessier « Je me souviens encore de Gaston Tessier me disant un jour : ‘Mon cher ami, je pars à la Semaine Sociale[5], pour éviter qu’on y prononce la dissolution de la CFTC’ » Non seulement on ne voulait plus que la CFTC se réclame de la doctrine sociale, mais on envisageait tout simplement sa disparition.
Invoquer la morale chrétienne n’est donc pas la même chose que de se réclamer de la doctrine sociale de l’Église. Répétons le : l'expression morale chrétienne était l'amorce de la déchristianisation de a CFTC. Même si l'on peut admettre qu’avec la morale chrétienne il soit possible d'agir chrétiennement, ce n'est qu’en se référant à la doctrine, qu'on agit en tant que chrétien, et c'est ce qu'on ne voulait plus.
Ne jetons pas la pierre à la CFTC. Considérons que si, par extraordinaire, ses militants voulaient rétablir le terme de Doctrine sociale de l'Eglise dans leurs statuts, il est fort probable que l'épiscopat français actuel désavouerait publiquement cette initiative. Le Concile œcuménique de Vatican II'' n'a-t-il pas précisé dans sa constitution Gaudium et Spes : "Personne n'a le droit de revendiquer d'une manière exclusive pour son opinion personnelle l'autorité de l'Eglise " ?[6]
On voit par là à quel point les mots sont importants lorsqu'il s'agit de doctrine.
(à suivre) Michel Tougne
[1] Cette branche de la linguistique étudie le vocabulaire d'un champ sémantique et découvre qu’il y a beaucoup plus de termes, par exemple chez les esquimaux, pour désigner la neige que chez l’européen moyen. De même, le vocabulaire du cheval est beaucoup plus riche chez les gauchos d’Amérique du sud que chez le piéton parisien habitué au métropolitain. Cette discipline s’oppose à la sémasiologie qui, elle, étudie les significations en partant des mots. De toutes manières, dans le cas de Doctrine Sociale de l’Église, mieux vaut en rechercher l’essence afin d’en tirer une définition.
[2] Georges Levard (né le 24 mars 1912 - Secrétaire Général adjoint puis Secrétaire Général de la CFTC. Après 1964 et jusqu'en 1967, il sera président de la CFDT. La citation est extraite d’une brochure signée de Georges Levard, intitulée De la CFTC à la CFDT, évolution et continuité, septembre - octobre 1965)
[3]On sait qu’en 1964, la CFTC s’est transformée en CFDT Confédération française démocratique du travail. L’expression « morale chrétienne disparaît des statuts. En fait, le préambule seul des statuts d’octobre 1964 utilise encore le mot chrétien dans la phrase suivante : « Soulignant les apports des différentes formes de l’humanisme, dont l’humanisme chrétien… », etc. La CFDT n’a fait là qu’achever une déconfessionnalisation commencée avec l’apparition dans les statuts de la CFTC, en 1947, de l’expression « morale chrétienne ».
[4] Il s’agit des hommes politiques démocrates chrétiens.
[5] Les semaines sociales ont été fondées en 1904 par Marius Gonin (1873-1937) et Adéodat Boissart. Ce dernier, juriste, intitule sa thèse de doctorat "le syndicat mixte, institution professionnelle d'initiative privée à tendance corporative". Marius Gonin, autodidacte, devient journaliste, de tendance politique républicaine.
Les semaines sociales, ont été conçues comme une université itinérante qui, chaque année, avait lieu dans une ville différente. Elles avaient pour vocation de faire connaître la pensée de l’Église en matière sociale et de diffuser la doctrine de Rerum Novarum. Il s’agissait de sessions d’une semaine au cours desquelles les participants écoutaient des leçons. Les semaines sociales perdurent encore de nos jours.
[6] Conseil pontifical Justice et Paix : Compendium de la Doctrine sociale de l'Eglise, Libreria Editrice Vaticana, 2005, p. 324.