Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
Le virus maurrassien
dans les rangs de la tradition ?
Première partie
Les attitudes fuyantes que nous avons relevées jusqu'ici[1], dommageables en elles-mêmes, ne sont pourtant que des escarmouches comparées à d'autres attaques contre la Doctrine sociale de l'Eglise, notamment celles portées à propos du bien commun.
Tout commence par une distinction d'apparence rationnelle. L'erreur n'avance-t-elle pas toujours sous une apparence de vérité ?
En quoi consiste donc cette distinction ? Elle consiste à reconnaître la doctrine du Christ-Roi, et à dire qu'elle est d'essence surnaturelle. Elle ne peut donc être que le fait du Saint-Siège. Jusqu'ici nous ne pouvons qu'approuver. Mais, d’une d'autre part on mentionne que la doctrine sur la cité est d'essence naturelle. En tant que naturelle, elle ne saurait être réservée au pape. Elle accueillerait aussi les réflexions de religieux, de laïcs de toute sorte, pourvu qu'ils aient quelque philosophie, voire une assisse sociale suffisante. Le second terme de la comparaison rabaisse la doctrine au rang des théories morales ou sociologiques de toutes sortes. D'ailleurs, ajoutent les partisans de cette "distinction", l'infaillibilité n'est attachée à aucune déclaration du Saint Siège en matière sociale. C'est dire qu'elles n'ont pas le pouvoir d'obliger en conscience : hors du domaine de l'infaillibilité, le pape peut se tromper.
La réponse est aisée : le magistère de l'Eglise ne se limite pas à la proclamation de dogmes assortis du privilège de l'infaillibilité. L'Eglise est non seulement dépositaire du dépôt révélé contenant les vérités surnaturelles, mais aussi de la morale et des mœurs. Or,cette manière de penser rétrécit à l'excès le magistère de l'Eglise, car en quoi consiste la doctrine du Règne social de Notre-Seigneur, si elle n'est accompagnés d'aucune doctrine morale ?. Cette position est au fond d'essence moderniste. Ramener à l'échelle humaine les déclarations de l'Eglise n'est-ce pas là, en effet, le propre du modernisme.
Quelle est la conséquence immédiate de cette "distinction", de ce partage des compétences ? Simplement ceci : on compare ce que disent les philosophes et ce que disent les papes. Soit ! Mais la comparaison du magistère suprême avec les écrits d'autres provenances tourne trop souvent au détriment des papes. Ce seul fait anéantit bel et bien l'aspect doctrinal : les écrits du Saint-Siège sont contestés par les écrits de laïcs plus ou moins obscurs. Or, aucun laïc n’est investi de l’autorité nécessaire pour édicter une doctrine d'Eglise, aucun laïc n'appartient à Eglise enseignante. Certains croient-ils y gagner en liberté ? Ils y perdent la Doctrine tout entière. Car, si doctrine il y a, il faut un magistère ; et s’il s’agit de Doctrine sociale de l’Eglise, comment ce magistère pourrait-il ne pas provenir de l’Eglise enseignante ? Et si le magistère est un, comment ne proviendrait-il pas du Pape de manière constante ?
Quel est l'objet de la discorde ?
Examinons plus avant le litige. Aussi étonnant que cela puisse paraître, des voix, fort nombreuses, se réclamant de la contre-révolution et s’identifiant au catholicisme le plus traditionnel, affirment que la doctrine, exposée par Léon XIII, Pie XI et Pie XII, contiendrait des passages qui heurteraient à angle droit la Philosophia perennis et préfigureraient la dérive moderne des ‘‘droits de l’homme’’.
Ces attaques contre les papes, pour incommodantes qu'elles soient, ne présenteraient qu'un gâchis de plus, sans conséquences majeures, si l'on s'en tenait là. Mais les contempteurs, peu ou prou héritiers de quelques royalistes du 19e siècle finissant, font un arrêt sur image depuis la parution de l'encyclique Au milieu des sollicitudes de Léon XIII (1892), rebaptisée l'encyclique sur le ralliement. Avec quelques autres maurrassiens, ils tentent de nous persuader que la doctrine des papes antéconciliaires a préparé le concile Vatican II. Pour eux, tout se passe, comme si la doctrine, en sa source, avait été corrompue. Dès lors, on ne devrait plus lire Léon XIII, Pie XI ou Pie XII qu'avec d'infinies précautions, comme on boirait l'eau d'un puits douteux.
En conséquence, une tranche importante de la jeune génération se trouve éloignée de la doctrine de l'Eglise par ces faux docteurs. Il n’est pas rare d'entendre tel ou tel individu qui, de par son âge encore tendre aurait profit à lire les encycliques papales, déclarer qu’en matière de doctrine sociale « tout n’est pas bon chez Pie XII » et qu’il faut se méfier de ses écrits « non théologiques ». Un autre affirmera que les textes de doctrine sociale semblent puiser leur inspiration à gauche … Ô tempora ô mores ! Qui donc a fourvoyé ces jeunes intelligences ? Au nom de quoi ?
La vulgate de cette dépréciation répand l’idée suivante : avec les papes précités, s’opéra un renversement définitivement actualisé au Concile Vatican II par la victoire du personnalisme mettant "la Personne" au dessus des institutions avec pour corollaires la méconnaissance du principe de totalité[2], l’affirmation des droits de l’homme et le parasitage de la Doctrine sociale elle-même. Quelques auteurs[3], plus instruits, font référence à certaines encycliques ou allocutions où percerait la pensée personnaliste. La question soulevée est connue : L’homme est-il, oui ou non, ordonné à la société ou bien est-ce la société qui se trouve ordonnée à l’homme ?
Le différend tient en deux phrases. Saint Thomas, d’un côté, dit ceci :
« L’homme tout entier est ordonné comme à sa fin à l’ensemble de la communauté dont il est une partie. » (S.T. II, II, 65, 1).
Or Pie XI, dans Divini Redemptoris, emploi la formule suivante :
« Civitas homini, non homo civitas existit » (La cité est pour l’homme et non l’homme pour la cité).
Une phrase de Léon XIII tirée de Sapientiae Christianae va dans le même sens :
« La nature n’a pas institué la société pour que l’homme la prenne pour but, mais pour qu’il trouve en elle les secours propres à le conduire à la perfection. »
De son côté, Pie XII dit également[4]:
« Sans doute l’homme est, par sa nature, destiné à vivre en société, mais, ainsi que l’enseigne la seule raison, en principe, la société est faite pour l’homme et non l’homme pour la société. »
Traditionnellement, c'est-à-dire depuis Platon ou Aristote, l’homme est décrit comme étant ordonné à la société. Ce fait est indéniable. Ainsi fait saint Thomas. La société bien ordonnée produit un bien commun. Comment le bien commun peut-il devenir une pomme de discorde ?[5]
Précisons la question. Se prévaloir du fait que Vatican II a largement orienté la pastorale actuelle vers une valorisation erronée de la personne humaine n’est pas un argument suffisant pour voir dans les affirmations de Pie XI ou Pie XII une préparation à Vatican II. La seule antériorité chronologique d'un événement A par rapport à un autre événement B n'a jamais suffit pour conclure que A est la cause de B. La vraie question est la suivante : En enseignant que la société est faite pour l’homme et non l’homme pour la société, la doctrine des Papes antéconciliaires deviendrait-elle personnaliste ? Le Concile Vatican II serait-il donc en continuité avec Léon XIII, Pie XI et Pie XII ? Ces papes ont-ils pactisé, par ce soi-disant renversement doctrinal, avec des principes révolutionnaires[6] ?
Ces insinuations, voire ces affirmations, laissent pantois. On ne peut s'empêcher de penser que les termes dans lesquels on pose le problème sont trop abstraits et manquent de nuances. Les notions de "tout", de "partie", de "partie ordonnée au tout", malgré l'allure logique, rappelant presque la théorie des ensembles, sont-elles suffisantes pour dire le vrai ? Le "tout", quel qu'il soit, est il nécessairement bon ? Allons plus loin : cette dialectique, proposée comme argument, est-elle le véritable objet de la querelle ?
Pour notre part, nous faisons plus qu'en douter. Il y a bel et bien, en arrière pensée inconsciente ou non, la promotion du laïcat et la dépréciation du Saint-Siège. Il y a une once de positivisme rationaliste accompagnée d'un zeste maurrassien. Il n'y a en tout cas aucun soucis des âmes.
Hugo Clémenti et Michel Tougne
[1] Voir notre article :Les faux amis de la doctrine sociale de l'Eglise
[2] Dans le contexte de l’étude de la doctrine sociale, disons que le principe de totalité peut s’énoncer ainsi : sous le rapport de l’action commune que représente la vie de la société, l’homme, animal politique, est ordonné en tant que partie au tout qu’est la communauté politique (i.e. la société civile). Somme théologique II, II, 58, 5 : « Tout ceux qui appartiennent à la communauté sont avec elle dans le même rapport que la partie avec le tout ». De là découle que le bien individuel est ordonné au bien commun. » S.T. II, II, 59, 3 « Le bien commun est la fin de chacune des personnes vivant dans la communauté, comme le bien du tout est la fin de chacune des parties. »
[3] Nous avons pris le parti de citer ces auteurs le moins possible, notre but n'étant pas de discréditer tel ou tel mais d'appeler les lecteurs qui le voudront bien à la réflexion et à la vigilance.
[4] Allocution aux membres italiens de « l’Union médico-biologique Saint Luc » : 12 novembre 1944
[5] Pomme de discorde apparente, faute d'avoir réfléchi. C'est ainsi que dans la revue Action Familiale et Scolaire N° 202, avril 2009, on peut lire p. 13 l'énormité suivante : "En présence de tels désaccords portant sur un point de science politique, entre saint Thomas et des textes pontificaux, c'est saint Thomas qu'il faut suivre plutôt que l'enseignement pontifical "
Le magistère des Papes serait-il subordonné au jugement des philosophes et des théologiens? Voilà qui est nouveau ! Le propos, digne des hérésies averroïste de Marsile de Padoue, s'oppose violemment à la tradition catholique.
[6] Le grand Pape Pie XII lui-même est suspecté de négligence, voire de tendances libérales. En voici la raison. On lit, en effet, dans le Compendium, 2005, en note 793, p. 220 : « Liberté, égalité, fraternité a été le slogan de la révolution française. ‘‘Au fond, ce sont là des idées chrétiennes’’ a affirmé Jean Paul II au cours de son premier voyage en France : Homélie au Bourget (1er juin 1980), AAS. 72 (1980) 720. »
Le 18 juillet 1946, dans une lettre à Charles Flory, Président du comité des Semaines sociales de France, Pie XII abordait également le problème de la triade liberté, égalité, fraternité, toutefois, non sans prévenir des contrefaçons, ni sans rappeler que liberté égalité fraternité ne sont pas séparables de la société et donc du bien commun, ni sans réaffirmer que l’Eglise seule est interprète de ces notions.
« Un esprit communautaire de bon aloi doit donc informer les membres de la collectivité nationale, comme il informe naturellement les membres de cette cellule mère qu’est la famille. C’est à cette condition seulement qu’on y verra prospérer les grands principes de liberté, égalité et de fraternité, dont veulent se réclamer les démocraties modernes, mais qui, sous peine des pires contrefaçons, doivent être entendus, cela va sans dire, comme les entendent le droit naturel, la loi évangélique et la tradition chrétienne qui en sont à la fois les inspirateurs et les interprètes authentiques. »
Il a, chez Pie XII, la volonté de différencier la pensée de l’Eglise et la pensée moderne ; tandis que, dans le Compendium, tout se passe comme si l’on voulait marier les deux pensées. Lorsque Pie XII rappelle que les notions de liberté égalité Fraternité ne peuvent être interprétées qu'à la lumière du droit naturel et de l'Evangile, il affirme que l'Eglise est maîtresse de vérité. Il ne pactise pas avec les droits de l'homme sans Dieu.