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Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église

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L'action de l'idéologie libérale

 
 L’idéologie libérale a pris le contrôle des institutions politiques et civiles. Elle fait passer la science et l’économie pour des forces bienfaitrices, réclamant la soumission du public. Mais cela est encore insuffisant. L’idéologie libérale veut s’assurer le contrôle du public par la corruption des mœurs et l’éviction de la morale ; par l’exaltation de l’individualisme et de la subjectivité.

 

Contrôle et corruption de la société
par l’idéologie managériale

L'idéologie libérale sert de fondement au management moderne. L'entreprise développe naturellement deux discours : l'un à l'adresse du public, l'autre à l'adresse du personnel de l'entreprise. Ces discours ne sont crédibles que si les valeurs qu'ils expriment ne sont pas trop éloignées.

Pour ce qui est du discours interne, à l'adresse du personnel, et plus précisément à l'adresse du manager, on trouve, par exemple, dans le management motivationnel, dix commandements, dont le dixième s'énonce ainsi "Le manager gère sa propre motivation, comme un élément vital de son patrimoine. Il ne renonce jamais à être chaque année plus compétent dans son métier, plus heureux dans sa vie, plus fraternel dans sa relation." Notons d'abord l'existence de ces dix commandements. Le décalogue ne suffisait pas. On réécrit dix commandements nouveaux, desquels Dieu est bien évidemment absent, et qui se concentrent sur la grande affaire : la motivation. L'intelligence et la volonté, qui renverraient au réel, n'apparaissent pas. Seule compte la motivation, "le plaisir à travailler" (deuxième commandement) ; seuls comptent la subjectivité, le bonheur dans la vie. Cette recherche éperdue de soi-même va le plus souvent à l'encontre du but recherché : plus on se recherche et plus on est un fardeau pour soi-même. Ce discours étonnant s'explique par le besoin de ressembler aux discours publicitaires à l'adresse du public : unité d'inspiration oblige.


Contrôle par la corruption des mœurs et l'éviction de la morale : une mentalité hédoniste

L'économie libérale actuelle, dans son exacerbation de nouveauté, devant les marchés saturés de caméscopes, magnétoscopes, voitures et P.C informatiques, exige toujours plus de consommation et cherche toujours de nouveaux créneaux. Elle a besoin d'un public prêt à suivre les modes, à acheter un produit parce que l'emballage aura changé. Elle attend des consommateurs un comportement grégaire, influençable, sans références à des valeurs sûres. Elle appelle de ses vœux une personnalité évanescente, versatile, inconsistante. Elle favorise l'amour de la nouveauté, le relâchement des mœurs qu'elle appelle "décrispation" ou "libération des conventions sociales". Bref, il faut que les repères objectifs de la morale disparaissent et que l'individu soit séduit par des images de lui-même. (Comme dit la chanson "je suis quelqu'un dans cette voiture"). Le discours publicitaire charrie ces contre valeurs. Ainsi s'opère le contrôle social moderne par le déracinement moral, la manipulation de la subjectivité, la séduction par les plaisirs et le rêve. Résumons-nous : fabriquer est un plaisir ; consommer est un plaisir.


L'homme plus fort que tout ou la religion du succès.

Autre contrevérité assénée dans le management : celle de l'homme plus fort que la réalité. Dans un document de stage, nous relevons : "En situation imprévisible, le manager sait que le Projet partagé est toujours plus fort que le Marché (faute de projet offensif, le marché prend toujours le pouvoir)". Certains discours similaires expliquent le comportement de P.D.G connus, (tel J.M.M. ou tant d'autres), qui se sont lancés dans une stratégie sans retenue de croissance externe et qui ont ruiné les petits porteurs d'actions. La moralité de tels comportements n'est jamais évoquée nulle part.

La libération de tous principes moraux est un moyen auquel recourt l'idéologie actuelle pour affirmer que le présent permet maintenant une forme de bonheur auquel nos parents n'osaient croire. C'est le moyen de légitimer l'idée de progrès. C'est l'affirmation que le présent est idéal. Le Management motivationnel affirme que l'échec est la preuve que le Projet n'était pas assez "fort" (entendez : pas assez mobilisateur). Une faute morale découlant de l'imprudence et de l'irréalisme n'est pas retenue. La seule faute est d'avoir manqué de motivation, de détermination et donc de caractère offensif.

La culture de masse libérale affirme que le meilleur des mondes existe déjà : il ne s'agit donc pas de respecter des règles ou d'en proposer d'autres pour améliorer la vie en société. L'affirmation selon laquelle le présent atteint une perfection inégalée jusqu'ici, permet de miser tout sur l'aptitude des hommes à gérer leur motivation. Ce faisant, on en arrive à confisquer la réflexion sur la vie en société. On y substitue une mode psychologique, le prototype artificiel d'une subjectivité libérée servant l'idéologie ambiante. Il s'agit toujours de substituer à la réalité de la condition humaine, le mythe fondateur de l'homme autonome, indépendant, qui tire de son propre fonds sa vie, sa destinée, ses valeurs : le mythe de l'homme qui s'engendre lui-même. La symbiose du discours interne à l'entreprise et du discours à l'adresse du public est sur ce point entièrement réalisée.

La libération de toute morale devient un devoir. Elle fait partie de la stratégie de l'idéologie dominante actuelle, dont le souci est d'isoler, d'éloigner chacun d'entre nous de l'organisation des moeurs et des lois publiques.

La domination actuelle durera et s'amplifiera aussi longtemps que nous en accepterons le mécanisme.


Contrôle par l'individualisme et la subjectivité.

L'intérêt porté à l'individu et à sa subjectivité constitue le piège fatal où l'homme contemporain va tomber.

Il est facile de comprendre que l'homme confiné dans sa subjectivité, livré à lui-même, se coupe du réel. Il se coupe de son être véritable qui est d'être relié à un contexte social par un état qui lui dicte son devoir que l'on appelle le devoir d'état, qu'il s'agisse du père ou de la mère de famille ou de l'homme au travail. De l'ouvrier carreleur au médecin, du prêtre au religieux, nous avons tous un état et un devoir d'état. L'homme enfermé dans la recherche de sa propre subjectivité et de la subjectivité de l'autre, veut se libérer de la réalité, se libérer des contraintes que pose le réel et partant de ses devoirs. Sa pensée, sans attaches au monde extérieur, sans repère, devient folle. Elle évacue la réalité. Elle est libre dans le cercle des systèmes sans finalité, au milieu des conventions gratuites, des idées sans objets. Elle penche inévitablement, nécessairement vers les idéologies qui représentent l'homme à l'origine de tout : à l'origine de la société, de la morale, de lui-même. Rien ne lui préexiste et tout est fait par lui. Ou plutôt, tout ce qui lui préexiste peut être défini par lui et remplacé par ce qu'il décide. La pensée de l'homme moderne adhère fatalement aux modèles artificiels faits de main d'homme.

D'où l'importance des modes qui produisent une image factice, fictive de la femme, de l'homme, voire de l'enfant. L'homme adhère aux créations artificielles, aux images artificielles proposées publiquement parce que faites de main d'homme. Il préfère l'image de lui-même à lui-même, parce que l'image est fabriquée alors que lui ne l'est pas. Cette propension à préférer le factice au réel, l'image à la réalité, explique la vogue des vedettes, la vogue de ces êtres artificiels, manufacturés par les industries de la presse et du spectacle. Ils sont l'analogue parfait du culte de la personnalité caractéristique de notre société éprise du mythe de l'homme fondateur et créateur de toute chose. On retourne à Protagoras pour lequel "l'homme est la mesure de toute chose" et l'on s'éloigne à proportion de la pensée catholique qui affirme que l'homme dépend de Dieu, a besoin de sa grâce et d'être soutenu par lui. On oublie l'avertissement du Christ : "Sans moi, vous ne pouvez rien faire".


L'exaltation de la vanité de l'homme et de sa subjectivité aboutit à la dépersonnalisation et à l'uniformisation sociale.

Notre société est fascinée par les images qu'elle produit. L'homme se voue un véritable culte à lui-même. Nous adorons la jeunesse, la santé, la jouissance de biens manufacturés de toute sorte, le spectacle, l'apparence. La mode est narcissique : les soins personnels, l'engouement populaire pour les journaux à prétention psychologique et l'argent dépensé dans ces domaines en sont la preuve.

Or, le narcissisme possède toujours en germe certaines normes sociales du "paraître" C'est ainsi que la femme moderne portant jupe ultracourte et veste à épaulettes est l'image de la femme soi-disant "active" - émancipée -. L'homme moderne, toujours jeune, dynamique, musclé, bronzé, cadre aux dents blanches, adapté aux changements des technologies modernes est la norme sociale par excellence. Il consacre son énergie à correspondre à cette image.

En définitive le subjectivisme aboutit à la manipulation des subjectivités par des images sociales évidemment plus fortes et plus impressionnantes que les fantaisies individuelles inconsistantes. Le subjectivisme et le culte de la personnalité aboutissent à la dépersonnalisation des individus, fascinés par les modèles sociaux du cadre jeune et dynamique, de la vedette de cinéma ou du sportif médiatisé.

Paradoxalement, le culte de la personnalité et l'individualisme aboutissent au conformisme social, à la modélisation, à la répétition en série des modèles sociaux ainsi propagés. Notre société moderne, qui se donne pour plus intelligente et meilleure que toutes celles qui l'ont précédée, enchaîne les subjectivités qu'elle feint de libérer, les manipule et assure un contrôle social strict par le narcissisme.

L'entreprise libérale a besoin de salariés libéraux tout autant que d'un public libéral. Il faut donc s'interroger sur les normes sociales que diffuse le management moderne.


Contrôle des institutions et des structures naturelles de la société par la lutte idéologique.

Le mouvement révolutionnaire libéral consiste à s’opposer aux institutions au nom de l’individu qu’il est censé défendre. Un modèle nous est donné dans la suppression des corporations, par les décrets du Baron d’Allarde en 1791.

Ne nous étendons pas sur les corporations, corps intermédiaires très organisés, dotés d’un rôle social important (assurance maladie, retraite, etc.) Civitas l’a déjà fort bien rappelé. Simplement, cette sorte de propriété de métier exercé par les corporations gênait le libéralisme.

La suppression du droit d’association, l’interdiction absolue de groupements professionnels jusqu’en 1884, illustre bien le principe du libéralisme qui n’a jamais fait bon ménage avec les institutions.

Le point de litige porte sur l’essentiel ; pour une société évoluée traditionnelle et d’inspiration chrétienne, les institutions ont pour rôle de garantir les valeurs sociales. A cette fin, elles régulent les relations entre les hommes. La relation économique, comme les autres relations, prend sa forme en fonction des directives émanant des institutions. C’est ainsi que les corporations organisaient à la fois la production et le marché.

Dans une société chrétienne évoluée, le cadre institutionnel pèse évidemment plus lourd que la relation économique. Dans l’ancien régime, il en résultait une limitation de la relation économique et du travail : le dimanche est jour de repos, les fêtes religieuses fort nombreuses, sont chômées. En outre, les groupes sociaux divers entretiennent une attitude limitative vis à vis du travail. L’aristocratie ne travaille pas, certains travaux sont réservés aux femmes, d’autres sont réservés aux hommes, etc. Bref, les institutions restreignent le droit au travail.

La société libérale institue au contraire l’expansion constante du travail. Durant la révolution de 1789, les gens sont surveillés et persécutés s’ils ne travaillent pas le dimanche. Les prêtres réfractaires et les religieux sont traités de fainéants.

La raison principale de cette opposition vient de ce que, pour le libéralisme, la condition humaine dépend du travail humain. L’homme est autonome ; il se suffit à lui-même. Il n’a nul besoin d’institutions protectrices, ou de la grâce divine. L’homme est l’auteur de la société, de son cadre de vie, et pour finir il s’engendre lui-même. Mais tout cela, il ne le peut que par le travail qu’il faut donc libérer. L’expérience des 35 heures ne change rien à ce contexte prométhéen. Cette loi a été justifiée par le progrès humain et par le fait qu’il fallait travailler moins pour permettre à tous de travailler !


Analogie du sort actuel de l’Etat avec celui des corps intermédiaires de 1791

Dans la société libérale, c’est la relation économique qui pèse le plus lourd et ce sont les institutions qui doivent se plier aux exigences économiques.

Cette considération explique les accords de Schengen qui suppriment le contrôle aux frontières intercommunautaires. Il en va de même pour Maastricht et Amsterdam. Elle explique également l’indépendance récente de la Banque de France vis à vis de l’Etat (qui ne peut plus battre monnaie). Bref, c’est l’explication de la perte de souveraineté de l’Etat. Au profit de quoi ? Au profit du libre-échangisme. Au profit du libéralisme. Paris sera-t-il condamné par Bruxelles pour avoir refusé le bœuf de Grande-Bretagne ? S’il ne cède pas, c’est probable.

Cette hostilité à toute institution s’était manifestée en 1789 et tout au long du 19° siècle, vis à vis des corps intermédiaires. Elle se manifeste maintenant vis à vis de l’Etat. Le libéralisme conduit inéluctablement au cosmopolitisme. Rappelons qu’Adam Smith (1723-1790) disait que le propre de l’homme était le commerce. A ce titre, il réclamait la tolérance religieuse, afin de pouvoir vendre et acheter avec le monde entier. Les choses n’ont guère changé.

De là vient l’indignation, la colère, pour ne pas dire plus, du libéralisme devant la résistance de certains à l’internationalisation, à l’interpénétration des cultures, à la disparition de toute référence éthique, culturelle ou sociale. Car cette résistance touche à l’essentiel, à la conception de l’homme libre de toute attache, de toute structure, de toute appartenance, de l’homme à la source et à l’origine de tout, à commencer par la société.

Sommes-nous loin du management ? Du tout. Citons, pour convaincre les incrédules, Monsieur Denis c. Ettighoffer, intervenant devant le Conseil Economique et Social le 5 avril 1995 : " En abandonnant une vision trop hexagonale de nos cadres, nous devons garder présent à l’esprit qu’au siècle des réseaux électroniques, l’enjeu de notre économie est dans notre capacité à exporter cette élite (il s’agit des cadres, bien sûr) pour favoriser le développement de la diaspora française. (souligné par nous) Les cadres français, en devenant plus mobiles, en seront les premiers représentants ".

Comment est-il possible de penser ainsi ? Au mouvement de l’immigration s’ajouterait donc celui de l’émigration ? Selon Ettighoffer, ce n’est pas si mal. En navigant de " réseaux d’affaires en réseaux d’affaires ", le cadre devra se doter d’une nouvelle culture. " Il fait bon parler l’anglais, nous assure Ettighoffer, en communiquant avec un collègue inconnu du bout du monde. Des pratiques sont en train de bouleverser les modes de travail traditionnel tout autant que les cadres sociaux du monde du travail. Dans cette nouvelle " culture réseau " nécessaire aux cadres, la conscience du service rendu à la collectivité va de pair avec une idée de l’entreprise entendue à une diaspora professionnelle. "

Nous parlerons une prochaine fois de la stratégie de " l’entreprise en réseau ".


Nous refusons l’idéologie parce qu’elle
débouche toujours sur l’irréel

Le libéralisme exprime un idéal humain qui fonde et légitime le pouvoir sans borne de l’expansion économique. Alors que l’économie, la science, la technique sont des produits de l’activité humaine, il métamorphose ces activités en Idées, en entités indépendantes dont le propre serait de se développer indéfiniment selon leurs loi propres, afin d’apporter à l’homme le Progrès. Le marxisme fait de même avec l’Histoire, promue au rang de divinité. La résultante de ce parasitage est bien une subversion des valeurs. Au lieu de finaliser et de réguler l’économie par les institutions sociales, le libéralisme dissout les institutions au nom du " nécessaire " développement de l’économie, de la science et la technique. A celui qui voudrait garder les institutions, au moins le cadre institutionnel national, on répond qu’il faut s’adapter, qu’il faut vivre avec son époque. La défaite des institutions est assimilé à la victoire du Progrès. Les libéraux ont des idées qui reposent sur d’autres idées propres à imaginer un autre monde. Au lieu de s’adapter à la réalité, le libéralisme voudrait adapter la réalité à ses idées. Là est toute la question. Voilà un bon critère de jugement pour nous aider à l’indispensable discernement chrétien.

Terminons là notre présentation critique du management moderne. L'essentiel est de saisir que l'étude sociologique de notre monde actuel passe par l'entreprise parasitée par l'idéologie managériale. Les modèles qu'elle sécrète ensemencent le champ social. Il en résulte un formidable recul de la religion.

 Michel Tougne

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