Un regard sur la technocratie qui se manifeste dans le management avant de se répandre sur la société toute entière. L'origine des théories, les manipulations mentales, l'amoralisme et la société de consommation, la déchristianisation. Un remède : la doctrine sociale de l'Église
L'entreprise peut-elle être considérée comme un corps intermédaire de notre société ? A cette question, il faut résolument répondre : non.
Il faut répondre " non ", sous peine de tomber dans la pensée technocrate qui accorde aux entrprise un rôle directeur sur la société. L'entreprise a une fonction sociale. C'est indubitable. Mais cela ne suffit pas pour en faire un corps intermédaire. Si elles l ‘étaient, il n’y aurait pas eu besoin, après la révolution de 1789 de reconstituer des associations, groupements et autres institutions destinés à assurer stabilité et protection dans le monde du travail.
Il faut répondre " non ", car il faut bien voir l’opposition de deux notions : les institutions sociales d’une part, dont les corps intermédiaires véritable font partie, et l’idéologie libérale, d’autre part, avec son insatiable besoin de liberté. L’idéologie libérale se heurte toujours aux institutions, en tant qu’elles régulent les relations des membres d’un corps social, restreignant ainsi la liberté sans fin que le libéralisme réclame.
Commençons par préciser ce qu’est une institution. C’est un organisme qui régit les relations entre les membres d’une société selon des principes moraux et des valeurs qu’il incarne et dont il est le gardien. Il a pour tache d’encourager, de favoriser ceux qui incarnent les valeurs qu’il défend ; de blâmer ou d’éliminer ce qui ne respecte pas ces valeurs. A titre d’exemple, citons le Conseil d’Etat, la Cour des comptes ou même le Parlement.
Les institutions confortent le régime qui les a fait naître et qui les entretient ; c’est ainsi qu’une société monarchique a ses institutions monarchiques et qu’une société démocratique a ses institutions démocratiques. Le plus souvent, les institutions disparaissent avec le régime qu’elles représentent. Les mœurs, les rapports entre les personnes, les normes sociales changent. De fait, lorsque l’esprit libéral supprima les corporations, d’abord provisoirement par Turgot sous Louis XVI, puis de manière radicale en 1791, le monde du travail perdit en premier lieu sa liberté d’organisation, la régulation et son autonomie. De nos jours, encore, ce ne sont pas les corporations, mais c’est Bruxelles qui intervient pour empêcher le mariage du groupe Legrand avec Schneider. Bruxelles le fait au nom d’un " marché " et d’une " concurrence " qu’elle croit devoir préserver et régir. La Commission de Bruxelles joue le rôle d’une institution qui impose ses conceptions et ses valeurs à l’industrie et aux échanges commerciaux.
Les corporations jouaient le rôle d’institutions. Elles exerçaient un contrôle réel sur le travail, sur ceux qui l’exécutaient. Elles contrôlaient le marché et éditaient leurs propres règles, les " règles de l’art " qu’elles enseignaient et transmettaient via leur hiérarchie. Elles assuraient la protection sociale (bien avant notre Sec.soc.) et faisaient régner un certain esprit d’entraide qui leur conférait un caractère communautaire. Les institutions ne sont jamais à vendre. On n‘a jamais vu aucun pays vendre son Parlement, son Monarque, ses Cours de justice ou son Président de la république.
Qu’en est-il de l’entreprise ? Certes, elle régule les relations de ses salariés, édicte certaines valeurs, peut récompenser, blâmer ou exclure. Mais elle fait cela en conformité avec les injonctions qu’elle reçoit d’autres véritables institutions qui font la loi. L’application des 35 heures dans notre pays en est un exemple. Cette loi faite pour susciter des discussions entre responsables d’entreprise et syndicats, n’a fait que suivre, en appliquant au cas par cas, la directive générale de la durée normale du travail par semaine, ramenée à 35 heures. L’entreprise n’est aucunement à l’origine de cette régulation. Elle ne fait qu’appliquer.
Par ailleurs, les entreprises, elles peuvent se mettre en vente et se faire acheter. C’est un de traits caractéristiques qui différencie le mieux la corporation (corps intermédiaire) d’une entreprise. Même Nissan, entreprise japonaise, s’est fait acheter par Renault. L’achat d’entreprises par d’autres entreprises est monnaie courante. Le P.D.G. de General Cisco Systems, John T. Chambers, est un adepte de la " croissance externe " qui consiste à faire grandir l’entreprise par l’acquisition d’autres entreprises et d’acquérir ainsi des parts de marché en profitant de la synergie d’un ou de plusieurs produits. Premier fabricant mondial de matériel de connection sur Internet, Cisco vend aujourd’hui ses produits dans plus de 115 pays. Depuis 1993, Cisco a réalisé plus de trente acquisitions.
La croissance externe est plus qu’une stratégie de croissance. C’est une stratégie modifiant profondément tout le marché. J.T. Chambers explique : " En vous assurant la place du N°1, une telle fusion relègue automatiquement vos autres concurrents en seconde zone. Ils doivent repenser toute leur stratégie, parce que, si vous parvenez à mener vos projets à leur terme, ils risquent fort de se retrouver sur le sable. Vous les acculez donc à fusionner, eux aussi, ou à se lancer dans diverses acquisitions. Ils n’ont pas le choix ; ils doivent réagir au changement dont vous avez été l’initiateur ". Même si les choses ne sont pas aussi simples dans la réalité, et qu’il faut bien compter avec les hommes de chaque entreprise acquise, J.T. Chambers en est conscient, mais la finalité reste le retour sur investissement et le rendement financier accru. Nous sommes très loin de la finalité d’une corporation. Au demeurant, lorsque l'entreprise, par le jeu des acquisitions ou des alliances, est présente en Asie, en Europe, en Amrérique du Nord, se jouant des Etats par sa politique de délocalisation, de circulation des capitaux et des marchanidses, comment pourrait-elle être encore un corps intermédaire? Intermédaire entre quoi et quoi ?
Autre raison pour laquelle l’entreprise n’est pas un corps intermédiaire : c’est qu’elle est traversée, sinon imprégnée, par divers courants idéologiques qui s’expriment principalement dans la philosophie du management. Ces courants sont la réplique actuelle de 1789, qui a détruit les corporations et dont le propre est de s’insurger contre l’aspect institutionnel que peuvent prendre parfois certaines structures dans une entreprise. Voici un exemple : Gary Hamel est professeur à la London Business School. Il et en outre le fondateur d’une entreprise de conseil : Strategos, et auteur d’un livre " La conquête du futur " paru en 1995 à InterEditions. Il est un des innombrables vecteurs idéologiques s’occupant de l’entreprise. Son action s’appuie sur deux perspectives fondamentales. La première est de démonter systématiquement " les dogmes " et " les préjugés " sur lesquels –selon lui- s’appuie toute entreprise. " Lorsque les gens se réunissent pour réfléchir à leur stratégie, ils partent généralement avec 90 ou 95% de préjugés sur leurs domaines d’activité, et ils les considèrent comme autant de données de base et autant de contraintes absolues…. S’ils veulent trouver des directions nouvelles, ils doivent commencer par faire table rase de ce qu’ils considéraient jusque là comme leur base de réflexion ".
Pourquoi tout cela ? Pour faire une révolution. Gary Hamel explique : " Il s’agit de remporter telle ou telle victoire aux dépens du camp adverse … Dans une révolution il y a ceux qui gagnent et ceux qui perdent. La révolution américaine, par exemple, s’est faite aux dépens des anglais. Dans la lutte pour nous imposer sur un marché, nous espérons voir perdre tous nos concurrents.
Ces idées ne sont ni chrétiennes, ni propice à l’humanisation de l’économie. Elles procèdent d’une volonté de puissance et d’un pragmatisme qui ne peut se concilier avec l’esprit d’un corps intermédiaire dont la finalité est d’harmoniser et de promouvoir la solidarité entre ses membres. Gary Hamel a les idées de son maître : C.K. Prahalad, conférencier très demandé dans le monde entier et conseiller d’entreprise très en vue. Il explique : " Si vous envisagez la stratégie comme une révolution, une découverte, une innovation, un changement radical par rapport aux normes et aux schémas habituels d’un secteur, souvenez-vous qu’aucune monarchie n’a fomenté sa propre révolution. Autrement dit, la Direction n’aura jamais une grande propension naturelle au changement ".
On l’aura compris, le dénigrement de la hiérarchie fait partie de l’idéologie de C.K. Prahalad pour lequel l’entreprise doit nier " ses propres dogmes " (terme suffisamment vague pour croire cette assertion toujours vraie), afin d’affronter le futur. L’instabilité qui en résulte, la vision éphémère, le court terme, posent d’autres problèmes qui –à l’évidence- empêchent l’entreprise de supporter tout élément institutionnel interne ou externe. Pour jouer le rôle de corps intermédiaire l’entreprise devrait se hausser au rang d’une institution qui défendrait ses propres valeurs au lieu de nier ses dogmes. Elle se montrerait soucieuse du bien commun en évitant de déstabiliser les équilibres économiques locaux. Elle récompenserait fidélité et expérience ou lieu de courir après la flexibilité pour s'adonner aux délices de la concurrence et au prurit du changement. Elle défendrait son métier et s'attacherait à le parfaire. Elle se mettrait à ressembler à une corporation.
Michel Tougne